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Les mots - Jean-Paul SARTRE

Editions Gallimard, 1964

Le sujet
Le livre est divisé en deux parties égales "Lire" et "Ecrire". Sartre revient sur son enfance et s'arrête vers la période de ses 11-12 ans, lorsqu'il va pour la première fois en classe, à Henry IV, où il côtoiera certains qui deviendront proches. Il dissèque ses débuts avec l’œil implacable d’un anthropologue qui observe la genèse d’une vocation. Orphelin de père (ce dernier meurt alors qu’il n’a que 2 ans), sa mère et lui vont habiter chez les grands-parents maternel : Charles et Louise Schweitzer. Sartre veut plaire à son grand-père, et en général à tous les adultes qui l’entourent et qui l’adulent. Sa mère est comme une grande sœur (les grands-parents les appellent tous les deux « les enfants » et ils dorment dans la même chambre, dans deux lits jumeaux). Elle est son alliée plus que sa mère. Sans amitié de son âge, Sartre s’invente un monde d’aventures, dans lequel il joue, et ses jeux se poursuivent dans la vie réelle : il s'invente un rôle, celui du bon petit garçon bien obéissant. Il découvre le bonheur des livres, leur odeur, leur bruit, leur promesse. Il fait même semblant de lire dès son plus jeune âge, il s’entraîne à apprivoiser les mots comme s’ils étaient des animaux sauvages ; d’abord indéchiffrables et mystérieux, ils finissent par devenir ses seuls amis. Puis, Sartre entre dans l’écriture comme on entre en religion. Pour s’y trouver.

Le verbe
Ma vérité, mon caractère et mon nom étaient aux mains des adultes ; j'avais appris à me voir par leurs yeux ; j'étais un enfant, ce monstre qu'ils fabriquent avec leurs regrets. Absents, ils laissent derrière eux leurs regards, mêlés à la lumière ; je courais, je sautais à travers ce regard qui me conservait ma nature de petit-fils modèle, qui continuait à m'offrir mes jouets et l'univers. Dans mon joli bocal, dans mon âme, mes pensées tournaient, chacun pouvait suivre leur manège : pas un coin d'ombre. Pourtant, sans mots, sans forme ni consistance, diluée dans cette innocence transparence, une transparente certitude gâchait tout : j'étais un imposteur. (p.70 section "Lire")
…je crus avoir ancré mes rêves dans le monde par les grattements d’un bec d’acier. Je me fis donner un cahier, une bouteille d’encre violette, j’inscrivis sur la couverture : « cahier de romans. » (p.117, section "Ecrire")
Je suis né de l’écriture : avant elle, il n’y avait qu’un jeu de miroirs ; dès mon premier roman, je sus qu’un enfant s’était introduit dans le palais de glace. Ecrivant j’existais, j’échappais aux grandes personnes ; mais je n’existais que pour écrire et si je disais : moi, cela signifiait : moi qui écris. N’importe : je connus la joie ; l’enfant public se donna des rendez-vous privés. (p.126, section "Ecrire")
Mon complément
Après Huis clos et Les mouches, je me suis plongée dans ce récit autobiographique, puissant, presque halluciné et sans concession, où Sartre se dénonce imposteur. Nous y découvrons les racines de ce qui fera toute sa vie. Une lecture que l'on désire partager (mais ce n'est pas facile).

12 commentaires:

Didier a dit…

J'aime bien le coup de l'oeil implacable. Ca m'étonne de toi W.

Wictoria a dit…

Cher Didier
tu es mon fou rire de ce soir ! je n'osais imaginer que quelqu'un verrait mon clin d'oeil, c'était oublier le tien, de coup d'oeil :)

Sartre se disait laid, il avait tort : il avait en lui quelque chose de plus beau que ce qui est extérieur, il avait une belle âme, je crois.

Didier a dit…

Je ne pense pas que son âme ait été si belle que ça.

Wictoria a dit…

En lisant ce livre, j'ai peut-être touché celui qu'il aurait voulu être, avant d'être pris dans les filets d'une gloire peut-être un peu trop bling bling, mot d'actualité...
Je pense tout de même qu'il y a toujours du blanc et du noir en chaque être. Tout le monde peut se tromper, moi en premier. De toute manière, je n'écris ici que ce que je ressens sur l'instant, après la dernière page. Je n'ai aucun a priori sur cet homme. Et pourtant je hais, disons que j'exècre tout ce qui est extrême, extrémiste etc...

antigone a dit…

J'ai beaucoup lu Sartre étant étudiante. J'aimais cette manière de décrire le rien, dans "la nausée" et j'aimais son théatre aussi. "Les mots" a été une rencontre plus rafraichissante, plus légère, un beau souvenir.
Une belle âme non, un être complexe en questionnement oui, et c'est déjà bien.
Bonne journée Wictoria !

Wictoria a dit…

En écrivant "âme" je songeais plus prosaïquement à "Sensibilité", peut-être que le mot est fort, c'est seulement ce que j'ai sentis...toute sensibilité politique, existentialiste mise à part : "les mots" de ce livre ne concernent que l'envie de créer par des histoires, je crois que les histoires des hommes sont toujours plus complexes que celles des livres, elles ont de plus le malheur d'être irréversibles.

Siréneau a dit…

Wictoria, tu plonges dans Les Mots, et tu nous en parles avec ta sensibilité, ce talent si particulier si précieux qui est le tien, cette finesse, toi qui existes si bien en écrivant si bellement, puisque tu as eu du plaisir à lire Sartre, je le lirai en pensant que tu l'as redécouvert, j'en ai besoin, sinon, je me sentirais écrasé par la foule de ceux qui ont écrit sur ceux qui ont écrit sur ceux qui croient avoir compris Sartre. Toi Wictoria, tu brises ce cercle de l'impossibilité pour l'être simple que je suis de lire Sartre, et tu conclus par cette phrase; les histoires des hommes sont toujours plus complexes que celles des livres, elles ont de plus le malheur d'être irréversibles Honneur à cette phrase Wictoria qui nous évitera de chipoter avant de lire, bravo à toi, vive Toi!

Wictoria a dit…

Sireneau
je suis si nigaude que je (re)découvre à mon âge des "classiques", j'écarte de fait les exégèses pour ne conserver qu'une sorte de "substantifique moëlle", je me mets dans le peau d'un nauvragé qui découvre une malle de livres : j'en commence certains, ils me déplaisent pour de bonnes ou mauvaises raisons...
J'ai ainsi tenté de lire "Belle du Seigneur", au bout d'une dizaine de pages, le livre m'est tombé des mains, je ne saurais dire pourquoi...
En général, je les termine tous, même en accélérant la lecture par de grands coups d'oeil tranchés vifs dans le tas de pages, mais c'est rare, car en général je rentre dans la "vision" de l'auteur.

C'est la raison pour laquelle je m'abstiens de lire des histoires que je sais être trop gores, trop monstrueuses, genre viol ou asservissement moral etc.. Mon neurone proteste contre une telle offense :)

En ce moment, je redécouvre Flaubert ! et j'aime !
par contre je sais que je ne relirai pas Zola, ni Hugo, sauf des poèmes, tous ces auteurs obligés qui m'ont fait suer à l'école !

fred a dit…

Je n'ai pas lu "Les mots", mais j'ai été ébloui, quand j'étais encore étudiant, par sa pièce de théâtre "Le diable et le bon dieu" où un homme tyranique se lance un défi moral de prouver qu'il peut ne faire plus que le bien jusqu'à être adoubé par dieu.

Réagissant à ton précédent message, j'ai moi-même été écoeuré par mes lectures imposées de Zola et Flaubert, au cours de ma scolarité. Et pourtant, il est un livre de Victor Hugo que je chéris plus que tout, c'est son sublime roman "Les travailleurs de la mer". Toi si sensible à la poésie, et à l'univers marin, tu peux faire l'effort de te plonger dans ce gros roman qui contient les pages les plus hallucinantes que j'aie pu lire sur la mer, en particulier la mer déchaînée autour des îles Jersey et Guernesey : un rappel, c'est sur l'une de ces îles que se déroule le drame vécu par Nicole Kidman dans "Les autres".
Bonsoir Wictoria

Wictoria a dit…

je t'assure Fred que je note le livre de V.H. sur ma lal, et c'est bien parce que c'est toi :)

J'ai eu une belle émotion en voyant "les autres", ce film est encore sous ma peau !

fred a dit…

J'espère que "Les travailleurs de la mer" ne te décevront pas. Mais tu sais, mon avis n'est pas parole d'évangile : il n'engage que moi. Si je te conseille le livre de V.H, c'est en rapport avec ce que je crois savoir à ton sujet. Ca n'est fait que dans ton intérêt, en acceptant le fait qu'il n'y a aucune règle pour déterminer si un livre plaira ou non. C'est une affaire de rencontre, donc de l'ordre de l'alchimie et de l'indicible.

Jean-Pierre a dit…

J'ai envie de laisser des commentaires chez les gens que j'aime bien mais depuis quelque temps, je ne sais plus quoi dire sur ces putains de commentaires ! Alors, je te dis simplement : bonjour...

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