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Le pays sans Adultes - Ondine KHAYAT

Un livre de la rentrée littéraire 2008
335 pages
Editions Anne Carrière

Le sujet
Nord de la banlieue parisienne, de nos jours. Slimane, 11 ans veut rejoindre le Pays sans Adultes. Là-bas, les pères ne sont pas des Démons, les mères ne sont pas des mauviettes timorées qui se laissent battre au sang, et surtout, surtout, les grands frères ne sont pas morts de désespoir...

Le verbe
Moi si j'étais au pouvoir, aucun mari n'aurait le droit de battre sa femme. Et aucune femme ne pourrait rouspéter bêtement auprès de son mari. D'ailleurs, si j'étais au pouvoir, le mariage, ça n'existerait plus. Les mamans et les papas ne vivraient pas ensemble, ou alors seulement après avoir passé des tests. Un genre de permis de vivre ensemble. Un permis à point, comme pour les automobiles. Si vous perdez trop de points, c'est fini, vous ne pouvez plus vivre ensemble. Il faut repasser l'examen pour avoir un nouveau permis. Dans les films, les gens ont l'air amoureux, ils vivent dans des beaux appartements et ils portent des vêtements chics, mais on nous montre uniquement les bons côtés. Dans la vraie vie, les gens font leurs courses au supermarché du coin, et ils se disputent pour tout, même pour choisir un paquet de pâtes. Dans la vraie vie, les gens vivent dans des appartements trop petits, et parfois même, ils sont renvoyés de leur travail. Alors, ils restent dans leur salon, assis devant la télé, "emberlifagotés" dans leur tristesse. Ils se mettent à crier les uns sur les autres, et leurs enfants grandissent avec de des ronces dans le coeur. Les mauvaises herbes, si vous ne les arrachez pas tout de suite, elles finissent par tout recouvrir : les terres vierges et les fleurs sauvages. Moi, ce que je crois, c'est qu'aucun enfant ne peut survivre à la sécheresse. (p.14)
Mon complément :
J'ai reçu ce livre grâce au site Chez les filles et les éditions Anne Carrière (que je remercie du fond du coeur, mais cela reste entre nous puisqu'aucun éditeur ne viendra vraisemblablement jamais sur cette page - rires !), revenons à nos moutons.

Voilà un livre qui m'a tout de suite fait pensé à l'élégance du hérisson de Muriel Barbery (mon avis ici, clic), il n'y a pourtant aucun point commun. Non. C'est juste que tandis que l'un est reconnu, archi lu, l'autre est encore inconnu, et il ne le mérite pas. On peut se passer d'avoir lu le hérisson qui est bien écrit, mais pas transcendant, alors que le Pays sans Adultes, il est essentiel d'y jeter un oeil, pour voir, pour toucher, effleurer un instant un monde proche de nous, même écrit avec des mots d'enfants, des mots percutants et justes, eux aussi.

Nous avons quand même plus de "chances" (si je puis dire), de rencontrer un Slimane qu'une concierge philosophe.

La concierge, elle n'a pas besoin de notre aide pour vivre.
Slimane si.

Fin de la parenthèse.

Le père, le Démon, est au chômage. Il boit, il devient mauvais et bat sa femme, ses fils qui tentent de s'interposer : Maxence, 13 ans et Slimane, 11.
Je voudrais que le chagrin soit effervescent, comme ça je verserais de l'eau dessus, et je le regarderais se dissoudre lentement. (p.176)
Un jour, Maxence n'en peut plus.
La tristesse dépose du sable dans mon sang, et elle l'empêche de couler. (p.182)
Il s'envole vers le Pays sans Adultes, un pays où les enfants ne souffrent plus du manque d'amour et d'espoirs : il se pend dans sa chambre.

Je sais qu'il y a un monde, ailleurs, très loin d'ici, où les enfants ne pleurent jamais, où le soleil est un éclat de rire. Un monde qui ne ressemble à rien de ce qu'on connaît. Un monde avec des étoiles à tous les coins de rue, pour remplacer les lampadaires. (p.204)
Slimane le découvre et décide de mourir à son tour. Tentative. Il se retrouve à l'hôpital. Vieillesse, anorexie, boulimie, autodestruction, leucémie. Cohabitation des maux dans l'univers blanc de l'anti chambre de la mort.

Je ne ferai pas d'analyse, il est tard, et surtout, ce n'est pas l'essentiel. C'est un livre qui touche par une certaine légèreté pour dire des choses graves. Un style qui virevolte sur les mots pour esquisser le drame latent, l'enfermement des uns et des autres dans une situation impossible. La mère incapable de quitter son mari violent alors que c'est elle qui gagne la vie du ménage. Incapable de protéger ses fils, sans doute inapte à imaginer leur ressentiment.

A l'hôpital, Slimane fait la connaissance de Valentine, une jeune fille mince comme du papier sans musique.

C'est la première fois que je sens que j'ai un coeur, depuis que Maxence est parti au Pays sans Adultes. Je suis même étonné, parce que j'étais sûr et certain que mon coeur était mort. Peut-être qu'avant de mourir, il a mis au monde un bébé coeur, et que c'est lui qui tape contre ma poitrine. Il doit sûrement avoir faim. En tout cas, Valentine, c'est une nourriture qui a l'air de lui plaire. (p.222)
Valentine est en quelque sorte son alter ego. Sans remplacer son frère, Valentine est sa roue de secours pour un coeur crevé.

Moi je n'aurai jamais d'enfants, je serai enceinte de mes rêves. (p.303)
Ce roman est comme la fermeture éclair d'un cadavre que l'on voudrait ne pas voir, mais qui est là malgré tout.

Les enfants malheureux, on leur dira que les sourires, c'est la seule chose qui donne encore envie au soleil de se lever chaque matin, et que sans eux le monde serait entièrement plongé dans le noir. (p.334)
Un cadavre que l'on peut espérer en décomposition, mais il y a encore beaucoup à faire.

13 commentaires:

Anonyme a dit…

Wictoria,
Je m'appelle Anne Carrière et je suis l"éditrice de Ondine Kahyat. Et oui, une éditrice peut lire un blog et vous avez illuminé ma journée. Merci. J'adore ce livre et j'adore votre commentaire.Je crois que ce livre trouvera son public si des lecteurs comme vous s'en emparent. Alors, conseillez le et je vous enverrai d'autres livres coups de coeur.
Encore un immense merci.
Anne

Wictoria a dit…

Bonsoir Anne, j'ai visiblement eu un jugement trop hâtif ! Ce livre est l'un de mes coups de coeur 2008, il sera mentionné dans mon humble palmarès que je concocte pour la fin décembre.
J'ai déjà une lectrice dans mon entourage pour prendre ma relève avec ce livre, et la chaine n'est pas finie, j'ai beaucoup d'amies !
Comme on dit je lui ai fait l'article :)
J'ai bcp de livres essaimés ici et là, parfois, ils ne me reviennent même pas, pouvu qu'ils soient bien là où ils sont restés, c'est le principal pour moi ; nous, lecteurs, sommes si peu de choses par rapports aux mots qui restent...

Anjelica a dit…

Je le note malgré le sujet difficile. Je vais voir si je le trouve à la médiathèque.

Ondine a dit…

Il me semble très intéressant, celui-là... Je note, en espérant qu'il soit déjà disponible au Québec.

Et, en plus, l'auteure porte le même prénom que moi! ;-)

Anonyme a dit…

Bonsoir Wictoria,

J'ai lu ce que vous avez écrit sur mon roman, Le Pays sans Adultes, et je tiens simplement à vous dire combien je suis émue. Merci du fond du coeur d'en parler si bien. De parler si bien de Slimane, et de tous ces enfants qui ont besoin de "manuels de savoir-survivre". Et merci de parler avec tant de passion des livres, en général.
A très bientôt !
Ondine

liliba a dit…

Superbe billet pour un livre magnifique... J'ai pleuré comme une madeleine... Je mettrai un lien vers ton blog dès que j'aurais écrit mon commentaire.

Wictoria a dit…

Anjelica
je craignais comme toi le sujet difficile, et je m'en suis ouverte à Suzanne quand elle m'a proposé la lecture, cependant je me suis lancée : ce livre m'attirait je pense. Inexplicablement...

Ondine (du Québec)
J'espère que tu pourras le trouver !

Wictoria a dit…

Ondine
C'est moi qui suis émue Ondine
Je n'ai pas dit que j'avais pleuré tout mon saoul, à en avoir mal à la tête voyez vous ?
Je n'ose imaginez à quel point vous vous êtes glissée dans ces personnages si authentiques et si désespérés. Sans oublier l'espoir à la fin...

Wictoria a dit…

Comme toi, j'ai pleuré liliba ! mais ce genre de larmes étaient presque un soulagement, elles prouvent que nous avons encore une conscience non ?

Florinette a dit…

Très joli billet, je le rajoute de suite au mien ! :-)

Anonyme a dit…

Moi je viens de découvrir ce livre grâce à France Loisirs , et j'ai pleuré à chaudes larmes aussi !
je le prêterai aussi volontiers à mon entourage et le recommanderai vivement !

elreno a dit…

Bonjour,
J'ai lu ce livre à sa sortie. Je n'ai pas seulement pleuré. J'ai aussi gueulé, contre ce père alcoolique, contre cette mère dépassée, contre l'institution qui n'a pas su ou pu réagir. J'ai aussi cogné mon oreiller, violemment (je ne frappe jamais d'être humain, c'est un principe).
Ce livre est remarquable. Le style de l'auteure est absolument fabuleux. Essayez, vous, d'écrire comme un enfant de CM2 : c'est extrêmement difficile, voire impossible. Je l'ai du coup offert à bon nombre de mes amis.
Le seul autre roman qui ait provoqué autant de réactions chez moi, c'est "La nostalgie de l'ange".

Wictoria a dit…

merci à vous tous de commenter ce livre, cette lecture de vos mots enthousiastes ! nous sommes unanimes :) belle année de lecture et de bonté à tous !

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