Website Ribbon Diagonal Banner Web Design Webmaster Tool Des Livres et des Heures: janvier 2008
Pourtant je sais que les livres sont faits pour unir les hommes par-delà la mort et nous défendre contre l'ennui le plus implacable de toute vie, l'oubli. (Stefan Zweig)

11 janvier 2008

La patience de l'araignée

La pazienza del ragno de Andrea Camilleri
© 2004, Selliero Editore, Palermo
© 2006, Editions Fleuve Noir Traduit de l'italien par Serge Quadradruppani

Un livre de ma sélection :


L'histoire :
Les années 2000. Sicile. Le commissaire Salvo Montalbano se remet d'une blessure par balle. Chaque nuit, le claquement du ressort du temps résonne dans sa tête et le réveille, toujours à la même heure : il est trois heures vingt sept minutes et quarante secondes, heure à laquelle on a tiré sur lui.
Convalescent, il est rappellé en service par le questeur pour une affaire de disparition, celle d'une jeune fille qui s'est évaporée sur le chemin de son domicile. Enlèvement ? Qui a intérêt à demander une si grosse rançon alors que la famille est désargentée. La mère de la jeune fille se meurt de chagrin, et telle la peau, se rétrécit à vue d'oeil. Survivra t'elle à l'absence de sa fille qui la veille jour et nuit ? De quoi se meurt-elle ? Montalbano questionne, observe, écoute. Mais quelqu'un ment.
A la fin, grâce à l'observation d'une toile d'araignée apparue dans la nuit, il comprend tout !

Extrait choisi :
(P 137)
Sous la couverture bien tirée, on n'apercevait aucun gonflement de corps humain, manquaient même les deux pointes que forment les pieds quand on est couché sur le dos. Et cette espèce de boule grise oubliée sur le coussin était trop pitchoune, trop petite pour être une tête, peut-être une vieille et grosse poire de clystère qui s'était décolorée. Il avança de deux pas et l'horreur le paralysa.


Mon avis :
Encore un livre "policier", je sais, mais c'est mon genre préféré ! Cela dit, ce n'est pas un policier comme les autres. Tout d'abord, le style d'écriture est en dehors de sentiers battus. Le traducteur l'annonce en préambule : puisque Camilleri écrit ses livres comme il parle, en utilisant un argot sicilien, il a voulu conserver cet univers en francisant l'argot ce qui donne un ton intimiste au récit. Le résultat peut surpendre :
(P 177)
Lentement, il sentit que son sang n'était plus gelé, qu'il courait de nouveau. Il a réussit à s'asseoir. Mais sur son visage, il devait avoir une sorte d'abasourdissement infini et il ne voulut pas que Livia la voie.

Comme d'habitude, je n'ai absolument rien deviné avant le dénouement final. Mais je sais une chose : je relirai certainement d'autres enquêtes de Salvo Montalbano !

07 janvier 2008

Le carnet rouge

de Paul Auster
© 1993, Actes Sud, Traduit de l' américain par Christine Le Bœuf


Un livre de ma sélection :

Ce livre de 1993 est une petite compilation (61 pages en tout) d'histoires étranges qui lient le hasard et le destin que Paul Auster nous livre sous forme de 13 nouvelles finement ciselées. Ce sont des histoires vraies, connues ou vécues par l'auteur et qui sont indiscutablement, à la limite de la frontière du possible. J'en redemande !

Extrait :
Peut-être est-ce un moyen de me rappeler que je ne sais rien, que le monde dans lequel je vis continuera toujours à m'échapper.
Mon avis :
J'ai décidé d'acheter ce petit livre il y a quelques temps sans savoir qu'il était si court, cependant je me réjouis de n'être pas passée à côté de ce fascicule sous ce seul prétexte : Paul Auster s'y dévoile fidèle à l'image que je me dessine de lui, une image qui ressemble à un ami. Mon récit préféré est celui du livre recherché, j'ai ai frissonné et pleuré d'émotion !

Je note aussi que la dernière histoire est celle d'une étrange boucle d'évènements qui illustre l'idée qu'un livre n'est jamais achevé, qu'il poursuit son existence en dehors de l'esprit de son auteur, un thème qui sera largement repris dans son dernier roman "Dans le scriptorium".

03 janvier 2008

Le peintre de batailles

(El Pintor de batallas) d'Arturo Pérez-Reverte.
Traduit de l'espagnol par François Maspero, Seuil, 284p.

Qui est le peintre des batailles ? Il s'agit de Faulques, un nom comme un pseudo, un nom d'artiste, ancien reporter de guerre et d'ailleurs, pourvu que la mort y rôde, son ombre et ses traces.

Un jour, sa vie s'arrête, je veux dire sa vie d'avant. Il abandonne tout pour s'isoler et entreprendre de peindre en une fresque circulaire à même le mur d'une tour, la somme de toutes les images, photographies ou peintures qu'il a patiemment sélectionnées et qui représentent toutes des guerres, désordres, chaos naturels ou humains.

Pourquoi cette sombre retraite ? C'est que Faulques vit désormais avec un souvenir, celui de la femme aimée qu'il a laissé mourir, Olvido.
"Obscure est maintenant la maison où tu demeures..." et ce souvenir le précipite vers une autre demeure, celle de la vérité. Un jour, un spectre débarque (si je puis dire). Ivo Markovic, un homme qu'il ne reconnait pas mais qu'il connait pour l'avoir rendu célèbre en le photographiant malgré lui. Un croate qui vient chercher vengeance. Car à la suite de sa photo distribuée, des gens, de simples gens, sont venus tuer sa femme et son fils dans d'atroces scènes. Il a tout perdu et veut retrouver l'homme qui fut l'instrument de son malheur pour le tuer. Le face à face renvoie deux hommes perdus comme deux fantômes d'un même côté : le côté de la désolation.

Au fil du récit, ponctué de souvenirs de guerre et d'amours, Faulques peint le mal, le véritable instinct naturel de l'homme, car le mal vient de nous. La nature ne sait rien de tout cela. Les éruptions, les catastrophes, cette logique du chaos échappe à l'homme mais pas le MAL, l'intrinsèque sauvagerie, l'épuration, la carnage, le viol d'humanités. Les enfants même ne sont pas épargnés : ils sont eux aussi dans le tableau, à la fois meurtris et futurs bourreaux. Le peintre des batailles achève sa fresque du bout des doigts, quant à Ivo, il finira par partir, laissant à la Mort, celle qui est de toutes les batailles, le soin de faire pour lui son oeuvre.

Extraits :
page 120
Je veux que tu m'aides à retrouver l'ombre de cette enfant, et ensuite, de retour à l'hôtel, que tu la recouses à mes talons avec du fil et une aiguille, afin qu'elle soit là, silencieuse et patiente, pendant que tu me feras l'amour, la fenêtre ouverte et le froid de la lagune dans ton dos où je planterai mes ongles jusqu'à ce que tu saignes et que j'oublie tout, toi, Venise, ce que j'ai été et ce qui m'attend.
page 238-239
- Vous avez dû avoir, dit-elle soudain, une vie hors du commun.
Le peintre de batailles sourit de nouveau, cette fois pour lui même. Et voilà : la vision des Ivo Markovic et des Faulques, les rétines impressionnées de longue date, n'avaient aucune valeur pour un regard extérieur. C'était ainsi que ceux qui n'avaient jamais été dans cette fresque la verrait. Ou plutôt - rectifia-t-il en regardant les tours de béton et de verre à moitié peintes sur le mur -, ceux qui croyait à tort de na pas être dedans
- Pas plus hors du commun que la vôtre ou celle de n'importe qui d'autre.
Elle médita sa réponse, surprise, hocha la tête. Elle semblait refuser une proposition intolérable.
- Je n'ai jamais vu ça.
- Que vous ne l'ayez pas vu ne veut pas dire que ça n'existe pas.

Mon avis:
Avant tout, dire que APR est MON auteur, celui qui sait tous les mots que je rêve, en mieux. Un site est en préparation ; patience, je suis en train de relire tous ses livres !

Ce livre là est presqu'un achèvement : un testament. Car APR a été grand reporter et correspondant de guerre pendant 21 ans et livre dans ce roman son expérience et son sentiment sur ce qu'il faut montrer des horreurs de la guerre au "grand public".

Ce livre est celui qui explique que le hasard est géométrique et jamais fortuit : aucune rayure, zébrure, fêlure, aucun tremblement de terre ou d'aile n'arrive par hasard, tout est le fruit d'un sombre calcul, sombre car inconnu, mais qui devient évident dès lors qu'on le distingue : dès que la conscience se pose, la droite avance, se courbe, se brise, détail infime de notre trajectoire infirme.

Un livre aux passages parfois insoutenables (mais je suis si fragile !) mais pour moi incontournable.