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Amours en marge - Yoko OGAWA


Le livre
Editeur : Actes sud (collection poche Babel)
190 pages
Titre original : Yohaku no ai
traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle

Le sujet
Une jeune femme, que son mari a quittée, perçoit des sons que personne d'autre n'entend, un bourdonnement qui ressemble à celui que produisait un jeune violoniste de sa classe voici 10 ans. Un homme mystérieux, rencontré par hasard, lui fait comprendre que la musique qu'elle perçoit est l'écho de sa mémoire, il faut qu'elle y mette de l'ordre pour guérir de ce symptôme.

Le verbe

Je pense que mes oreilles sont à la recherche de choses sans épines. Elles ont soif de souvenirs qui reçoivent la caresse de l'écoulement du temps, dont toutes les ronces ont été enlevées, de souvenirs doux au toucher qui ne trahissent jamais, de souvenirs qui n'égratignent pas et ne provoquent pas de douleur. (p.159)
Mon complément
Quand je pars en voyage, la tentation est grande d'emporter Ogawa, je ne m'en prive pas, d'autant que le format de ses livres convient à mon principe de ne pas m'encombrer inutilement. Dans ce premier roman long, je poursuit ma quête de l'univers de Yoko, un univers de fantasmes et d'allégories. Amours en marge, le titre n'a pas grand chose à voir avec l'histoire...ou si peu. J'aurais plutôt choisi un titre du genre "l'heure du jasmin", un titre plein de mystère...mais qui tient ses promesses.

Ici, une jeune femme de 24 ans est abandonnée par son mari qui a rencontré une autre femme. Le lendemain de son départ, tous les sons lui parviennent dans une rumeur insupportable. Elle est soignée dans la clinique F ; à sa sortie, elle témoigne de sa maladie et rencontre Y, le sténographe qui travaille pour le compte d'un magazine de santé. Elle le rencontre par la suite et par hasard. Bientôt, elle ne peut plus se passer de lui, ou plutôt de ses mains qui tracent au cours de plusieurs séances les signes étranges qui témoignent de sa mémoire.
Je réfléchissais interminablement à toutes sortes de choses. J'orientais mes pensées vers la fée du souvenir au milieu de grains minuscules comme des perles que je triais soigneusement un par un. (p.35)
A une vitesse exactement calquée au débit de sa parole, Y note, sur un étrange bloc de papier constitué d'épaisses feuilles qui ressemblent à de la peau humaine retenues par un lien de chanvre, les souvenirs qui affluent. L'air de violon que lui jouait un garçon de sa classe qui a disparu à l'âge de 13 ans, le cornet acoustique de Beethoven aperçu dans la vitrine d'un musée en sa compagnie, le souvenir de son mari lorsqu'il lui coupait les cheveux.
Sa main droite et les ciseaux se déplaçaient horizontalement juste au-dessus de mes paupières. Les cheveux qui tombaient au coin de mes yeux et sur mes joues en sueur me picotaient, mais je ne pouvais rien faire. (p.59)
Au fur et à mesure que Y prend des notes, le paquet de feuilles s'amenuise, la jeune femme lui demande où sont les feuilles manquantes et il lui explique qu'il les range dans un tiroir spécial :
- Le bloc a tellement diminué...
J'ai tendu la main vers ses genoux. J'aurais pu compter les feuilles qui restaient.
- Est-ce que les feuilles sur lesquelles tu as sténographié pour mes oreilles dorment sagement dans ton tiroir ?
- Ah oui, bien sûr. C'est un endroit très agréable pour dormir. (p162)
L'héroïne semble habiter son corps à la manière d'un esprit qui trouve un coquillage : son corps est vide, vide de sens. Seules les mains de Y lui donnent confiance. Imaginer l'absence de Y lui est inconcevable. Mais est-il réel ou le fruit de son imagination ?
Ce roman étrange se situe à la limite du surnaturel : il est ici question d'un homme intrigant, qui, à force de patience et douceur, ramène une femme désespérée par son divorce à dépasser sa peur, à rassembler ses souvenirs afin de pouvoir passer à autre chose.
J'ai sans doute l'esprit mal tourné mais j'ai vu dans ce récit l'amorce du shibari dont il sera question dans "Hotel Iris" :
  • la peau
  • le lien de chanvre
  • les souvenirs entravés qui empêchent le corps d'avancer dans le temps qui est le sien
  • le repli sur soi
  • les siestes interminables
  • les fièvres
  • le déshabillé transparent
  • les mains qui courent le long du papier, du visage, des oreilles, elles aussi formées de plis
  • l'arrière de l'oreille qui est une zone mystérieuse et érogène, et que Y réchauffe de ses mains si douces et si patientes.
...Pourquoi, lorsque j'étais avec Y, autour de nous tout était calme, oui, comme si nous nous trouvions derrière une oreille, cet endroit oublié de tous ? (p.122)
Chez Yoko Ogawa, les noms ne sont pas obligatoires, certains n'ont qu'une lettre, comme ici : le sténographe Y, la clinique F (sans le point derrière). Sinon, il y a le neveu de son ex mari : Hiro, un jeune homme de 13 ans, le même âge que ce jeune ami dont elle a perdu la trace, et Hana (Fleur) : le chien d'aveugle qui a été élevé par Y.
J'ai également noté la présence des odeurs : les fleurs, le jasmin, l'odeur du parfum que Y offre à la jeune femme.
Lorsque je l'ouvris, il s'en dégagea une odeur que je n'avais jamais sentie auparavant. Elle n'était pas trop forte et avait une fraîcheur qui donnait envie de la respirer à plein poumons. Cette fraîcheur évoquait un jardin après la pluie. (p.118)
Pour finir, inévitablement, je dois parler du fraisier, qui pourrait être le dessert préféré de Yoko Ogawa, tant son apparition dans ses histoires est récurrente :
A la fin du repas, la table ayant été débarrassée, un garçon arriva en poussant doucement devant lui le chariot avec le gâteau d'anniversaire. Un vrai, avec un décor de fraises et de crème chantilly. Le garçon le traita avec autant de précautions qu'un nouveau-né. Il alluma les bougies avec une allumette, en faisant attention à ne pas l'abîmer.
Y et Hiro, rapprochant leurs visages pour ne pas gêner les autres clients, me chantèrent : "happy birthday to you." (p.117)
Ceci est ma dixième lecture d'Ogawa, je note d'ores et déjà quelques thèmes qui se répètent comme :
  • l'anatomie (les organes, les humeurs)
  • l'anormal (l'étrange)
  • l'eau (pluie, neige)
  • les 5 sens (ouïe, toucher, vue, goût, odorat)
  • l'écoulement du temps (plus ou moins dans le sens habituel)
  • les entraves (le corset, le manque de membres inférieurs ou supérieurs)
  • la mémoire - l'intuition - l'écriture (l'acte, l'imagination, l'invention)
  • les mathématiques (et statistiques)
  • les musées (expositions, collections).
Je suis toujours enthousiaste à la lecture de son univers...pour lequel j'ai dédié un site entier à cette adresse : http://yokoogawa.blogspot.com/

13 commentaires:

Ondine a dit…

Eh bien, dis donc, ça donne vraiment le goût de le lire celui-là... avec ses échos sonores, les lignes floues entre passé et présent, entre morts et vivants... Je note.

J'ai amorcé hier la lecture d'un essai (pas récent) qui m'a fait pensé à toi: La beauté du geste de Catherine David, dans lequel elle trace des parallèles entre le piano et le taï-chi-chuan. Des images de ton vidéo d'aïkido d'il y a quelque temps me reviennent...

Karine :) a dit…

C'est un titre de l'auteur dont je n'avais jamais entendu parler... Ton billet est très intéressant et très tentant, en plus de ça!

Ankya a dit…

J'ai "zieuté" ton blog par ci par là et ... Ogawa ne serait pas un de tes auteurs préférés par hasard ?
En tout cas le bien que tu en dis donne envie de la découvrir :) En tant que fan du Japon en plus, cela me turlupine.

vince a dit…

moi aussi j'entends des sons que personne ne perçoit.
En plein hiver j'entends des grillons et l'été j'ai du mal à les entendre.
Normal avec mes acouphènes!
;o))
mais comment fais tu pour travailler, lire, écrire, aller au cinoche, les enfants (fais leur des bises), le mari(poignée de main) tu dois avoir une belle bibliothèque
allez! bises

wictoria a dit…

Ogawa n'est pas mon auteur préférée, même si je l'aime beaucoup ; en fait, je l'admire, c'est un mélange de curiosité et de fidélité, je suis une sorte d'ombre, je suis dans la transparence...

Rires Vincent :) comment je fais ? mais je ne fais rien du tout, crois moi, je ne fais rien de spécial, je ne suis d'ailleurs plus là...

lancelot a dit…

Ca tombe à pic ce bouquin, je suis dans ma période d'hibernation livresque, après Haruki Murakami puis Lian Hearn (le Clan des Otori) ...

Le monde de la lecture est tellement vaste qu'il nous faudrait des milliers de vies pour pouvoir lire tous les bons ouvrages que l'être humain a jamais écrit !!!

Shoko a dit…

Bonjour!
Merci pour ton commentaire. Il n'y a aucun souci pour la photo. J'ai aussi lu cet auteur je crois. Une copine française me l'avais prêté donc je l'ai lue en français. J'avais bien aimé.

Merci et à bientôt!

wictoria a dit…

exactement Lancelot, c'est ainsi que je n'ai jamais lu certains "chefs d'oeuvre", enfin, considérés comme tels par des professionnels, pourtant je lis des perles qui siéent à mon envie :)

wictoria a dit…

Merci Shoko de tout coeur, et je suis heureuse que tu aies également apprécié le charme de Yoko :)

levraoueg a dit…

Voici une auteure très intriguante ! Ta petite liste de thèmes récurrents ajoute à ce sentiment d'étrangeté que j'ai souvent en lisant des billets sur tel ou tel de ces romans. J'en ai un qui m'attend sur une étagère et un autre qui va m'arriver par la Chaîne des livres, et je suis sûre que ce sera une expérience très intéressante...

Wictoria a dit…

j'ai un très bon feeling avec l'écriture de Yoko, j'ai épuisé tous les tittes disponibles dans mon "quartier", maintenant, je vais étendre mes recherches dans les librairies parisiennes, et si je ne trouve pas, sur internet ! :)

Nanou a dit…

Quel hasard ! J'ai publié mon billet sur ce livre un an jour pour jour avant le tien. Et j'avais sélectionné le même extrait page 159 !
J'ai beaucoup aimé ce livre et je suis ravie d'avoir découvert ton site qui me permet d'en savoir plus sur Yoko Ogawa.

Sebastien L a dit…

Je viens de finir le livre et cherchais justement un article qui traitait de l'univers d'Ogawa. C'est mon premier livre de cette auteur, je vais embrayer avec "la mer", car j'ai beaucoup apprécié "amours en marge". j'en ferai également une chronique sur mon blog.
en tous cas, j'ai pris grand plaisir à lire ton article, très bien écrit et argumenté!

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