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Une parfaite chambre de malade - Yoko OGAWA


Le livre

Editions Actes Sud, collection Babel
Traduction par Rose-Marie Makino-Fayolle

Ce livre contient deux récits :
(1) Une parfaite chambre de malade
Date de Parution : 1989
Titre original : Kanpekina byōshitsu
74 pages

(2) La désagrégation du papillon
Date de Parution : 1988
Titre original : Agehachō ga kowareru toki
66 pages
    Une parfaite chambre de malade : Le sujet
    Japon. Une femme accompagne son jeune frère atteint d'une maladie incurable et s'installe, pour ainsi dire, à ses côtés, dans sa chambre de malade. Dès lors, elle passe tous ses moments de liberté, les soirs après son travail ainsi que les fins de semaine, finissant par trouver la vie auprès de son mari sans intérêt, voire détestable.

    Le verbe

    - Combien de temps lui reste-t-il à vivre ?
    Pour moi, c'était la question la plus importante et rien d'autre ne me venait à l'esprit.
    - Disons entre treize et seize mois.
    - Treize...
    Il m'a fallu un peu de temps pour digérer ce chiffre. Parce que, jusqu'alors, je n'avais jamais vraiment réfléchi à ce que cela signifiait. Que pouvait-on faire en treize mois ? Cela permettait à un bébé d'apprendre à se tenir debout et marcher. A un redoublant de devenir étudiant, à des amoureux de se marier. J'ai essayé de mesurer ce chiffre à toutes sortes d'échelles. Mais quand j'ai voulu imaginer ce que pouvaient représenter treize mois pour mon frère, je n'ai pas réussi car je me suis sentie aussi mal que si mon coeur était devenu un fruit trop mûr à la chair éclatée.
    Mon complément
    Je remonte le temps avec ce recueil des deux premiers écrits d'Ogawa, l'occasion de souligner la présence des thèmes qui seront réguliers, voire quasi obligatoires : je note ainsi les muscles, les viscères, l'eau, l'orphelinat (dont il sera également question dans La piscine), et bien sûr le gâteau à la fraise, quasi présent dans chaque récit.
    Les deux parts de fraisier y étaient blotties, dans l'odeur de terre, d'herbe et de pollen. Je les ai observées, le regard acéré comme à travers un microscope. C'était un gâteau tout simple, dont la couche de crème était aussi épaisse que la génoise.
    La chambre de malade est parfaite car débarrassée de tout résidu organique, de toute nourriture vouée à la putréfaction, images qui font horreur à la narratrice car elles lui rappellent la démence précoce de la mère qui s'était alors mise à oublier des aliments un peu partout dans la maison. La narratrice est obsédée par la "vie", qu'elle assimile à la pourriture, aux êtres vivants qui se repaissent de quelque chose de sombre et d'immonde. Au contraire de la "vie", la chambre de malade est immuable, éternelle, avec sa propreté quotidienne, son absence d'odeurs, à l'opposé d'un corps qui se meurt.
    Dans cette chambre de malade qui ne se dénaturait pas, il était le seul à s'affaiblir inexorablement.
    Nous pleurons avec ses mots si justes, mélange de compassion, de détresse et de prudence. Nous pleurons avec ses mots qui tombent comme des larmes, enrobant de chagrin la perte d'un être aimé qui finit par partir, pelé comme la peau d'un fruit prêt à être mangé par la bouche du temps.

    La désagrégation du papillon : le sujet
    Japon. Après avoir emmené sa grand-mère désormais incapable de vivre normalement auprès d'elle, une jeune femme se demande où est la frontière entre le normal et ce qui ne l'est pas et sombre progressivement dans une lourde oppression de la vie et de ses formes.

    Le verbe

    Pourquoi ne puis-je me désolidariser de l'anormalité qui est en moi ? Pourquoi adhére-t-elle aussi lourdement à mon ventre ?
    Mon complément
    Premiere nouvelle disponible en français écrite par Ogawa en 1988 et éditée par Actes Sud en 1993, La désagrégation du papillon initie le thème de l'étrangeté, familier à Ogawa. Dans un style touchant, nous frôlons la légitime fragilité de la conscience : qui est capable de décider à quel moment nous ne sommes plus dans la "norme", comment savoir que nous sommes devenus pour les autres un étranger, un être incapable de vivre sans se mettre en danger et sans risquer la vie ou le tourment de nos proches ? A partir de l'instant où sa grand-mère, avec laquelle elle a vécu toute sa vie, parfois dans la crainte, quitte leur foyer, l'héroïne se sent envahie par un sentiment de confusion, qu'elle couve en elle à la manière d'un embryon.

    Parmi les thèmes que j'ai reconnu pour réapparaître dans d'autres nouvelles ou romans, notons les sons (les bruits), thème qui sera repris dans Amours en marge 3 ans plus tard, ou encore les spécimens dont il sera question dans l'original Annulaire. Inquiète et se confiant au docteur qui soigne sa grand-mère, l'héroïne découvre que :
    A la fin, chacun ne garde que la partie la plus purement humaine, et le reste c'est du vide. Tous les éléments qui nous différencient des autres, que ce soit le sexe, la personnalité ou la position sociale, n'ont plus aucune signification.
    Qu'il est donc bon de croire qu'il restera toujours une portion d'humanité quand nous aurons rogné tout ce qu'il y avait autour.

    4 commentaires:

    Lune a dit…

    Une fois de plus une atmosphère parfaitement décrite et prenante (celui qui a fréquenté un tel lieu dans des circonstances particulières ne peut que le ressentir), des rapports humains intenses avec leur pudeur et leur non-dit. Un magnifique livre et un très bel article :)

    Wictoria a dit…

    Merci Lune, je pense aussi que ce livre replace la vie et la mort dans une intimité particulière : nous basculons de l'une vers l'autre en si peu de temps : prenons soin de ne pas oublier notre propre fragilité...

    liliba a dit…

    Pas gai, gai, ces nouvelles, mais comme je ne connais pas encore cet auteur, je note.

    Lune a dit…

    Merci pour ces phrases qui me touchent. J'accompagne actuellement quelqu'un dans cette intimité particulière, je ressens révolte, chagrin, refus.Cette fragilité dont tu parles et que nous oublions trop souvent...

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