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Fin de partie - Samuel BECKETT

Le sujet
Scène à 4 personnages. Un temps où les dragées existent, et aussi les poubelles. Hamm est aveugle et infirme, il dépend de Clov, qui est peut-être son fils adoptif et qui pousse sa chaise à roulettes en fonction de ses aspirations. Surgissent de temps à autre, Nagg et Nell, les parents de Hamm, infirmes également, qui sont reclus dans des poubelles et qui réclamment à manger.

Le verbe
- NAGG. - Tu m'entends?
- NELL.- Oui. Et toi ?
- NAGG. - Oui. (Un temps.) Notre ouïe n'a pas baissé.
- NELL.- Notre quoi ?
- NAGG. - Notre ouïe.
- NELL.- Non. (Un temps.) As-tu autre chose à me dire ?
- NAGG. - Tu te rappelles...
- NELL.- Non.
- NAGG. - L'accident de tandem où nous laissâmes nos guibolles.
Ils rient.
- NELL.- C'était dans les Ardennes.
(p.29)
Mon complément
Le théâtre est forcément un genre spécial à lire. J'ai toujours aimé le théâtre, depuis toute petite, si j'avais osé, j'aurai pu faire carrière. En attendant, je me contente de garder le souvenir que, petite, mes parents me surnommaient la tragédienne, et s'amusaient à me donner le pseudo de Sarah Bernhardt, j'imagine qu'ils se moquaient de moi mais pourtant j'étais fière.

Mais revenons à ce livre. La quatrième de couverture indique qu'il s'agit là d'un niveau théâtral absolument direct. Je ne peux que confirmer sans savoir ce que cela veut dire exactement : mais il se trouve que j'ai tout à fait ressentit la scène, j'ai pu l'imaginer. Les indications de l'auteur, les signalements des physionomies suffisament explicites mais pas trop, m'ont permi de visualiser ce que je voulais voir. J'étais donc le metteur en scène. Peut-être est-ce là l'idée du "niveau théâtral absolument direct" : la faculté de se fondre avec les personnages.
L'histoire en elle-même n'est pas d'une absolue limpidité, nous sommes face à une situation absurde : deux vieillards se terrent dans des poubelles d'où ils sortent de temps en temps pour parler entre eux ou avec leur fils.
source photo
Car il faut lire entre les lignes. Cette pièce est la mise en scène d'autre chose : un monde réduit à sa plus simple expression : quelques personnages voués à l'immobilité, condamnés à revivre toujours et encore les mêmes choses, jusqu'à épuisement.

Photo © DR

Hamm et Clov se donnent la réplique, s'expliquent, se brouille, se confondent, se divertissent comme ils peuvent. Ils vivent tous les sentiments : la haine, l'amour, au cours de cette pièce qui semble définie par une journée type.

- HAMM. - Embrasse-moi. (Un temps.) Tu ne veux pas m'embrasser ?
- CLOV.- Non.
- HAMM. - Sur le front.
- CLOV.- Je ne veux t'embrasse nulle part.

Un temps.
- HAMM (tendant la main). - Donne-moi la main au moins. (Un temps.) Tu ne veux pas me donner la main ?
- CLOV.- Je ne veux pas te toucher.
(p.87)
Je remarque les jeux de mots, les alliterations, les rimes parfois.

Vivons-nous la fin, proche mais pas encore arrivée, attendue ?

Le monde est recouvert de cendres pour certains, voir carrément remisé dans les ténèbres pour Hamm qui ne voit plus rien, qui ne peut que tenter de sentir le soleil lorsque Clov le pousse vers la fenêtre. Mais une telle ouverture est-elle possible ? Nous ne le savons pas. J'imagine que Clov fabule, simule, comme il feint de partir à la fin.

Et le temps passe.

- CLOV.- Tu me siffles. Je ne viens pas. Le réveil sonne. Je suis loin. Il ne sonne pas. Je suis mort.

Un temps.
- HAMM. - Est-ce qu'il marche ? (Un temps. Impatient) Le réveil, est-ce qu'il marche ?
- CLOV.- Pourquoi ne marcherait-il pas ?
- HAMM. - D'avoir trop marché.
- CLOV.- Mais il n'a presque pas marché.
- HAMM (avec colère). - Alors d'avoir trop peu marché !
- CLOV.- Je vais voir. (Il sort. Jeu de mouchoir. Entre Clov, le réveil à la main. il l'approche de l'oreille de Hamm, déclenche le sonnerie. Ils l'écoutent sonner jusqu'au bout. Un temps.) Digne du jugement dernier ! Tu as entendu ?
- HAMM. - Vaguement.
- CLOV.- La fin est inouïe.
- HAMM. Je préfère le milieu. (Un temps.) Ce n'est d'ailleurs pas l'heure de mon calmant ?
- CLOV.- Non. (Il va à la porte, se retourne.) Je te quitte.
- HAMM. - C'est l'heure de mon histoire. Tu veux écouter mon histoire ?
(p.64)
Tout porte à croire que face à l'immobilité, celle de l'espace et celle du temps, il y a un autre voyage à faire, un voyage dans les mots, les sons, une exploration plus fascinante, et aussi plus libre. Un texte réservé à un public un peu poète, un peu maso aussi, un texte pour ceux qui aiment se triturer l'imagination.

Date de Parution : 1957
Editions de Minuit
110 pages

4 commentaires:

George a dit…

Souvenir de ma première année de fac de lettres... nous avions étudié plusieurs pièces de Beckett et j'étais tombée sur "Oh les beaux jours"...

Wictoria a dit…

Les pièces de Beckett ne sont pas faciles à étudier j'imagine, j'ai toujours détesté les explications de textes : parfois, certaines choses ne peuvent s'expliquer...laissons-nous vivre les lectures à notre rythme :)

Dominique a dit…

Bonsoir,
Pourriez-vous nous dire où vous avez eu la photo de Nagg et Nell qui figure en tête de votre article ? Et s'il est possible de l'avoir en une plus haute résolution ? Merci d'avance,
Cordialement,
Dominique et Jean-Pierre

Wictoria a dit…

réponse dans la légende de la photo (pas de plus haute résolution à ma connaissance)

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