Tristes revanches - Yoko OGAWA


Le livre
Titre original : Kamokuna shigai, Midarana Tomurai
1998
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Préface par Anthony Burgess
Editeur : Actes Sud / Babel
245 pages

Le sujet
11 nouvelles, à la frontière du temps, du rêve, du fantastique, de l'anormal. Un personnage, un objet, une allusion, glissent d'une histoire à l'autre, dans le désorde, tissant une toile subtile.

1. Un Après-midi à la pâtisserie
Une femme entre dans une patisserie pour acheter deux fraisiers, pour elle et en souvenir de son petit garçon mort à 6 ans ; en attendant de se faire servir, elle observe la jeune apprentie patissière qui pleure au téléphone. Et elle pense à son petit garçon, qu'elle a retrouvé asphyxié après qu'il eut été enfermé par accident dans un lourd réfrigérateur industriel abandonné dans une décharge.

2. Jus de fruit
Une étudiante demande à un ami de l'accompagner à un déjeuner avec un homme qu'elle rencontre pour la première fois : son père. Après le repas, les deux jeunes gens marchent un peu et s'assoient sur les marches d'une maison abandonnée un peu à l'écart de la ville, ils y pénètrent et découvrent un gros tas de kiwis.

3. La Vieille femme J.
Une écrivaine observe sa logeuse, une vieille femme qui cultive patiemment un petit potager situé au centre de leur immeuble. Le potager produit des carottes en forme de main.

4. L'Esprit du sommeil
Un fils se rend à l'enterrement de sa mère adoptive, le train est bloqué par la neige, il se souvient des quelques années où ils ont vécus ensemble, lorsqu'ils sont allées au zoo, sa mère était une une écrivaine dont il collectionne tous les livres, il conserve un article de journal dans lequelle sa mère pose à côté d'une vieille femme qui tient dans sa main une carotte qui semble posséder 5 doigts. Dans le train, sous la direction de leur accompagnateur, les enfants d'une chorale entonnent soudain "L'esprit du sommeil" de Brams.

5. Blouse blanches
Le professeur Y., un chirurgien, est bloqué dans un train à cause de la neige. Lorsqu'ils se retrouvent, sa maîtresse, folle de rage car elle a appris que l'épouse de son amant attend un enfant, décide de l'assassiner.

6. Faufilage d'un cœur
Une danseuse a une malformation cardiaque, elle demande à une couturière réputée par son savoir-faire, de lui fabriquer un sac qui contiendra et protégègera son coeur qui se trouve à l'extérieur de sa poitrine. La couturière a un hamster ; lorsqu'il meurt, elle le jette dans une poubelle de fast food. Peu après, la danseuse explique à la couturière qu'elle n'a plus besoin de son petit sac : elle est sur le point de subir une intervention chirurgicale par le professeur Y.

7. Bienvenue au musée des Supplices
Une apprentie coiffeuse qui habite dans le même immeuble que le professeur Y. et qu'une danseuse, tous deux morts dans d'étranges circonstances, est interrogée par la police au cas où elle aurait remarqué quelque chose. En effet, le professeur a été retouvé la gorge presque arrachée, et la danseuse, le coeur arraché de sa poitrine. Elle raconte son interrogatoire à son fiancé qui finit par l'abandonner. Désemparée, elle sort se promener, passe devant la patisserie qui vend de très beaux fraisiers, observe un hamster mort dans la poubelle d'un fast food, et se retrouve à visiter un étrange musée dédié à des instruments et objets de tortures. Le gardien est un homme d'un certain âge portant un noeud papillon.

8. L'Homme qui vendait des corsets
Le gardien du musée des Supplices est accusé d'avoir abusé une jeune coiffeuse. Il est démis de ses fonctions. Le musée ferme, il vivote dans un "capharnaüm" rempli de tous les objets de son ancien musée. Son neveu lui rend visite, le vieil oncle mourant lui offre un étrange manteau de fourrure car dehors, il commence à faire froid, il neige.

9. Les derniers instants du tigre du Bengale
Sur un pont, un camion sort de sa trajectoire, le conducteur est broyé dans sa cabine, des tomates jonchent la route. L'épouse du professeur Y. est décidée à affronter la maîtresse de son mari, elle se perd. Elle trouve une maison (le musée des Supplices) et dans la cour, un vieil homme est en train de carresser un tigre. Elle leur tient compagnie jusqu'à ce que le tigre meurt.

10. Les tomates et la pleine lune
Un journaliste réside quelques jours dans un bel hotel dont il doit faire un reportage pour un magazine. Il croise une étrange femme qui serre contre elle un petit paquet et qui offre au cuisiner un gros panier de tomates qu'elle a trouvée sur la route. Elle lui tient compagnie et lui raconte qu'il ressemble à l'homme qui lui a sauvé la vie, 30 auparavant, lorsque elle et sons fils, son beau-fils, s'étaient perdus en revenant du zoo. Elle lui explique qu'elle est écrivain, et qu'ele ne veut plus se séparar de son dernier manuscrit, de peur qu'ils ne lui soient volés...

11. Herbes vénéneuses
Une vieille dame finance les études musicales d'un jeune homme qui, en échange, devient son homme de compagnie chaque samedi, son lecteur. Car elle est subjuguée par sa voix et lui demande de lui lire des histoires, n'importe quoi. Le jour où elle refuse qu'il déplace leur jour de rendez-vous, il décide de ne plus venir. Décontenancée par cette nouvelle situation, la dame sort faire un tour, tombe, se retrouve dans une sorte de déchetterie, trouve un réfrigérateur, ouvre la lourde porte et voit la mort.

Le verbe
Le style n'avait rien de particulier. Il n'y avait pas de personnages sortant de l'ordinaire, ni de scènes entièrement nouvelles. Simplement, sous les mots de cette histoire passait un courant froid dans lequel je plongeais sans arrêt mon coeur pour le rafraîchir. (p.222, où Yoko critique elle-même sa prose, dans une sorte de mise en abyme, je ne pourrais mieux dire ce que je ressens moi-même !
Mon complément
Ogawa est désarmante : elle creuse lentement son univers, à coup de prose coupante comme un scalpel, elle frappe chirurgicalement, l'air de rien, une langue bien rouge par ici, un endoscope par là, des mains tranchées, des coeurs arrachés, des pourritures douces amères, des envies, des aspirations... Yoko nous enfonce dans son univers, parfois trouble... sexualité, ou sensualité (car Yoko n'écrit pas, à proprement parler, de la littérature érotique, mais certains passages ne laissent pas de doute : les héros ou héroïnes ont une vie charnelle, ne serait-ce que dans leur esprit.
Le temps passe, s'évade de son carcan.
Les vies passent et reviennent. Tout se mélange, le passé, le présent. La ligne du temps oscille comme une toile d'araignée où se promène une mouche.
La ligne de fuite est bien là. Et j'aime m'y perdre.
En dessert et pour les yeux : un fraisier, le dessert récurrent qui fait son apparition dans plusieurs nouvelles de ce récit.


Et, pour changer des fraises, je vous offre une "cerise sur le gâteau" : mon interprétation des détails qui transitent d'une histoire à l'autre (ceci n'intéressera que ceux qui ont lu le livre et qui, comme moi, sont légèrement "foldingos ", il n'y a peut-être pas grand monde au fond, mais comme je me suis amusée à dresser cet inventaire, je ne voulais pas le garder pour moi toute seule) :

  • j'ai repéré chaque objet ou personnage cités dans plusieurs récits, et entre parenthèse les numéros des nouvelles qui les intégre

a- le fraisier (1,2,7)
b-la patissière qui pleure au téléphone (1,4)
c- la place, l'horloge mécanique et les pigeons (1,6)
d- l'enfant de 6 ans mort dans le réfrigérateur (1,11)
e- la vieille dame égarée
(1,11)
f- les kiwis et le bureau de poste abandonné (2,3)
g- le député, père de la patissière (2,4)

h- l'écrivaine (1,3,4,10)
i- la vieille femme J. (3,4,10)
j- le potager et les carottes en forme de main (3,4)
k- l'article du journal de la vieille J et de l'écrivaine
(3,4)
l- le fils adoptif de l'écrivaine (4,10)
m- le train retardé par la neige (4,5)
n- la visite au zoo de l'écrivaine et du fils adoptif (4,10)
o- le chant choral "l'esprit du sommeil" (4,11)
p- les livres de l'écrivaine
(4,10,11)
q- le professeur Y. (5,6,7,9)
r- la maîtresse du professeur Y.
(5,9)
s- la danseuse à la malformation cardiaque (6,7)
t- le hamster
(6,7)
u- le musée des Supplices (7,9)
v- la petite coiffeuse (7,8)
w- le gardien du musée (7,8,9)
x- le tigre
(8,9)
y- le camion renversé, le conducteur écrasé et les tomates répandues(3,9,10)

That's all folks !!! (mais je crois que j'en ai oublié !)

L'étrangleur d'Edimbourg - Ian RANKIN


Le livre
Traduit de l'anglais par Frédéric Grellier
Editeur français : librairie générale française - édition novembre 2008
285 pages
Titre original : Knots and crosses
1987

Le sujet
Edimbourg (Ecosse). De nos jours. Un déséquilibré enlève et étrangle des gamines. John Rebus reçoit de mystérieuses lettres évoquant sa capacité à lire entre les lignes. Son frère cadet, hypnotiseur de son état, trafique avec la drogue, ce qui a pour effet d'attirer sur eux l'attention de Jim Stevens, un journaliste pugnace. Rébus patauge dans son enquête comme dans les bas fonds de sa mémoire auquels il tente d'échapper. Pourtant, c'est dans son passé que réside la clef du mystère...

Le verbe
Ils passèrent la soirée à boire dans quelques-uns des bars les plus glauques d'Edimbourg, là où les touristes ne mettent jamais les pieds. Ils tentèrent d'écarter l'enquête de leur esprit mais c'était impossible. C'est toujours comme ça, une grosse enquête, ça vous prenait physiquement et psychologiquement, ça vous consumait et on s'y plongeait avec d'autant plus d'acharnement. Chaque meurtre vous donnait une poussée d'adrénaline, ce qui permettait de tenir au-delà du point de non-retour. (p.66 - où Rebus noie sa déprime)
Mon complément
Je découvre l'inspecteur Rebus avec cette première enquête tortueuse comme les noeuds dont il est question, ceux des cordes entourées autout des cous des petites victimes, ceux qu'il lui faut dénouer s'il veut retrouver sa propre fille vivante. Mais l'instant est mal choisi, le voilà qui perd pied, hanté par des souvenirs insupportables de son anciennne vie de militaire dans les forces spéciales. Une chose est arrivée, qui l'a fait fuir son passé, une chose dont il a tout oublié, mais qu'il lui faut affronter pour faire face au présent.

J'ai trouvé le personnage de Rebus pour le moins atypique : je m'explique. Rebus est un homme fragile, il pleure, il se traîne dans les bars glauques, il prie Dieu et se laisse envahir par le bordel autour de lui (il aurait besoin d'un coaching du genre feng-shui pour lui remettre les idées et son appartement en place). Pour tout dire, j'avais envie de le secouer.
Maintenant, côté intrigue, j'ai trouvé un bon suspense jusqu'au 3/4 et ensuite, j'avais hâte que le livre se termine. Beaucoup de répétitions, des phrases ordinaires, qui plombent le plaisir de la lecture. J'ignore si c'est le fait de l'auteur ou du traducteur qui n'a pu rendre les détails originaux, cela m'apprendra à être incapable de lire en VO.
Pour finir ce billet d'impressions, je ne résiste pas à l'envie de rajouter un extrait accompagné de cette photo que je trouve en belle osmose, où l'ombre cotoie la lumière :
Il faisait presque nuit, le soleil n'était plus qu'un souvenir derrière les épais nuages. Les peintres religieux d'autrefois avaient dû connaître des ciels semblables, jour après jour, voyant la marque d'une présence divine dans les nuages bleuâtres, la preuve même de la puissance de sa création. Rebus n'avait rien d'un peintre. Ses yeux trouvaient la beauté sur une page imprimée plus que dans la réalité du monde. (p.182)
Edimbourg depuis Calton hill
Crédit photo : Krasnyi Fotoapparat

Augustus Carp - Sir Henry Howard BASHFORD


Le livre
  • Titre de couverture : Augustus Carp (Augustus Carp Esq. par lui-même ou L'autobiographie d'un authentique honnête homme)
  • Titre original : Augustus Carp Esq. by himself
  • 1924
  • Traduit de l'anglais par Éric Weissberge
  • Préface par Anthony Burgess
  • Editeur : Phébus / Libretto
  • 210 pages
Le sujet
Angleterre, début du XXème siècle. Augustus Carp est l'antithèse de ce que l'on pourrait considérer comme un parfait gentilhomme : prétentieux, fat, suffisant, phallocrate, aucun adjectif ne manque à son actif d'homme à claquer, pour le plus grand plaisir du lecteur puisque notre héros a décidé de nous confier rien moins que sa brillante autobiographie.

Le verbe
Mais nous n'étions pas confinés à des distractions terrestres au bord de la mer et nous adonnions fréquemment, pendant peut-être un quart d'heure, à la pratique délicieuse de l'immersion pédestre. Le développement intégral de l'art natatoire nous était, bien sûr, totalement interdit pour raisons médicales ; nous trouvions néanmoins cette occupation fort hilarante et même des plus excitantes. Et je me souviens qu'au moins en deux occasions, par inadvertance passagère, nos pantalons retroussés furent partiellement submergés. Une vive retraite à la maison, toutefois, ainsi qu'une tasse de lait chaud et un prompt alitement suffirent dans chaque cas à nous prémunir contre toute suite fâcheuse. (p.63 - où, pour éviter d'attraper un rhume, Augustus Carp et son père courent se mettre au lit après avoir pris un bain de pieds !
Mon complément
Un livre trouvé par hasard dans la librairie Delamain. Je n'avais jamais entendu parler de ce livre, dans ce cas là, qu'est-ce qui motive ? Le titre ? Assurément. Le nom de l'auteur ? Inconnu. La couverture ? Nenni. Allons avoue ! Ce livre est mince, oui, mais aussi, je lis en 4ème de couverture l'expression "Tout à fait réjouissant." Et c'est ce qui me fait l'emporter.

Depuis les pièces de théâtre de Molière, je n'ai jamais lu un livre de ce genre : où le héros est une sorte de Tartuffe, bourré de principes, engoncé dans une vertigineuse capacité à ne rien faire d'héroïque. Je confirme, c'est une histoire tout à fait réjouissante, qui m'a d'ailleurs fait rire à maintes reprises.

L'auteur est d'une imagination sans bornes pour ce qui consiste à faire passer notre héros pour un balourd, au propre comme au figuré puisque ce cher Augustus est légèrement enveloppé. En tout cas, pour un gars à qui il faudra bien tôt ou tard donner une belle leçon.

Augustus Carp est un énergumène qui s'évertue à réprimer les besoins de ses semblables qui désirent boire, fumer, danser : le soir venu, il passe son temps à distribuer des tacts et distiller le voeu d'abstinence. Il est une sorte d'oeuvre condensée de ce que je supporte pas : imbu de lui même, il traite sa mère comme une "bonne à tout faire" et ne semble respecter que ses propres béatitudes. Le contraire du personnage de John Irving dans Une prière pour Owen. Je me suis bien amusée lorsqu'il se prend une cuite mémorable avec l'aide de la régalade portugaise (du Porto) fournie en belle quantité par une implacable Nemesis. Car bien sûr, il y a un retour de bâton, sinon le comique serait beaucoup moins réussi.

Mention spéciale et particulière au traducteur qui nous plonge avec délices dans cette superbe pantalonnade en utilisant tout ce qu'il faut pour nous faire oublier notre incapacité à lire en VO ; pour ma part, je n'ai pas vu de maladroites répétitions (que je traque sans pitié).

Mon passage préféré, qui m'a presque fait pisser de rire car je sais me (re)tenir :
...j'étais loin de penser, alors que je tâtonnais pour trouver la porte, que je n'avais pas encore abordé la dernière station de mon chemin de croix. Car, à peine arrivé à la grille du jardin de Mon repos, plutôt en meilleure forme que je ne l'escomptais, j'aperçus un tramway, surchargé à la limite de sa capacité légale, qui s'en approchait en cahotant sur les rails. Un seul coup d'oeil au véhicule gorgé de femelles et dont les flancs étaient distendus par les bagages suffit à me paralyser d'horreur, quoique moins pour mon compte personnel que pour celui de mon père, qui était debout sur le pas de la porte, pétrifié. Il poussa un cri du pathos le plus extrême et, tandis que les huits soeurs de ma mère mettaient pied à terre, tomba à plat ventre sur l'allée du jardin pour ne plus jamais se relever.
C'en était trop pour moi aussi. Ebranlé au plus profond de mes fondations intimes, je tournai le dos à cette marée inexorable de femelles parlant gaélique et m'effondrai au côté de mon père, mais tête-bêche. (p.205 - Où les 8 tantes que son père avait exilées au pays de Galle, reviennent à Londres)
Avouons le : voilà ce qui s'appelle le comique de situation, ou encore la deadpan comedy -in english in the text. Un mot sur l'auteur mystérieux (dont j'ai eu un mal fou à trouver une photo) : Sir Henry Howarth Bashford (1880-1961) était avant tout médecin, et publia anonymement ce roman satirique qui brosse avec une jubilatoire férocité la mentalité de ses contemporains. Tout ceci ne peut que me le rendre encore plus sympatique !

La piscine - Les abeilles - La grossesse - Yoko OGAWA

Le livre
3 nouvelles
Editions Actes Sud - série Babel (1998)
Traduction par Rose-Marie Makino-Fayolle

1/ La piscine
Titre original : Diving pool (1990), 57 pages

Le sujet

Aya-chan, une jeune lycéenne habite dans un institut qui accueille des enfants, orphelins, abandonnés, maltraités. Elle souffre de voir ses parents s'intéresser à d'autres enfants et trouve refuge dans une sorte d'obsession mentale. Elle passe son temps libre à la piscine, à observer les muscles de Jun, un jeune garçon pensionnaire de l'institut, lorsque celui-ci s'entraîne aux plongeons. Un jour, elle découvre une nouvelle jouissance : faire souffrir la jeune Rie.

Le verbe
Tout en jouant avec la terre, Rie venait me voir à intervalles réguliers, toutes les deux ou trois minutes, pour que je lui nettoie les mains. Cette régularité toute simple me conduisait progressivement vers un sentiment impitoyable. Ce n'était pas désagréable au point d'en éprouver de l'irritation, car il m'apportait même une sorte de bien-être secret. Ces derniers temps, il m'arrivait souvent d'être la proie de ce "sentiment de cruauté". (p.34)
2/ Les abeilles
Titre original : Dormitory (1991), 62 pages

Le sujet
Une jeune femme aide son jeune cousin perdu de vue depuis 15 ans à s'installer dans son ancienne résidence universitaire. Celle-ci est toujours habitée par le propriétaire, un homme unijambiste amputé des deux bras.

Le verbe
Cette année-là, le printemps fut très nuageux. Le ciel semblait recouvert d'un verre dépoli réfrigérant. Les balançoires du jardin public, le massif de fleurs de la place de la gare qui représentait une pendule et les bicyclettes dans le garage étaient prisonniers d'une lumière blafarde. Jour après jour, la ville n'arrivait pas à se libérer de l'emprise de l'hiver. (p.80)
3/ La grossesse
Titre original : Ninshin calendar (1991), 58 pages

Le sujet
Une jeune femme observe sa soeur enceinte ; celle-ci commence par avoir des nausées telles qu'elle ne peut rien avaler. A compter du jour où la future mère porte son premier vêtement de grossesse, le dégoût de la nourriture cesse.

Le verbe
Je croyais entendre le bruit de la pluie fine qui mouillait la nuit. Le bébé était accroché dans le rétrécissement du haricot. C'était une ombre fragile qui, si le vent avait soufflé, aurait pu s'enfoncer en tourbillonnant au plus profond de la nuit.
- Voici donc l'origine de mes nausées. (p.150)
Mon complément
J'ai reçu ce livre reçu dans le cadre du wabi-sabi swap de la part de Fayoun.

Dans chacune de ces nouvelles, le héros se sent "aspiré" : par un événement, une pulsion incontrôlable, une zone interdite, un sentiment oppressant et inexplicable. Nous ne sommes pas loin d'une "twilight zone", ce qui n'est pas pour me déplaire.


Mon complément pour "La piscine"

Une nouvelle glaçante en compagnie de cette pauvre fille désorientée, abandonnée à sa solitude au milieu de la multitude d'enfants défavorisés que ses parents recueillent et éduquent. Jun est tout son horizon, le seul être avec lequel elle peut partager des instants précieux, une sorte de fusion émotionnelle. Sa rage se déporte sur Rie, une petite victime innocente, qui lui ressemble. A travers la petite Rie, c'est elle-même qui enfin peut pleurer, elle qui s'estime incapable de sentiments. Même dans cette nouvelle pour le moins lourde, j'ai eu plaisir à retrouver Yôkô Ogawa, dont la plume cisèle avec élégance les instants les plus vils de nos existences.


Mon complément pour "Les abeilles"
Dans cette nouvelle, l'héroïne est incapable d'empêcher son cousin de s'inscruter (littéralement) dans cette étrange demeure qu'est devenue la résidence universitaire dont elle garde une étrange appréhension. Une fois son cousin installé, elle lui rend régulièrement visite, ainsi qu'au directeur-propriétaire, en apportant des pâtisseries qu'ils dégustent ensemble. Lorsque celui-ci s'affaiblit, elle devient sa garde-malade, et finit par découvrir que la résidence n'a plus aucun étudiant, hormis son cousin qui reste par ailleurs bizarrement introuvable.


Mon complément pour "La grossesse"
Nous assistons à une sorte de dissection des observations d'une femme sur la grossesse de sa soeur. De nombreuses allusions aux chromosomes. Le futur enfant est assimilé à une énigme, il est complètement sans substance bien que présent au travers de fluides translucides : le gel de l'échographie, les oeufs frits dans la poêle, la confiture de pamplemousse. La mère comme la future tante se montrent incapable d'imaginer le petit être à venir mais imagine plutôt un monstre. Une sorte de grossesse nerveuse en quelque sorte...

Une petite synthèse...

Notons des petites choses remarquées chez Ogawa : les mets ne sont forcément japonais, nos personnages mangent de la "blanquette", des oeufs au bacon, et pas forcément de sushis... J'ai également noté des thèmes récurrents : l'eau, la brume, la pluie, la neige, les symboles de la purification, le fluide, les transparences, les dégoûts, les analyses de sentiments les plus intimes, les récits à la première personne, la biologie, le corps humain, les cellules, le cerveau.

Le mot du dictionnaire : dans la Grossesse, le "sphygmomanometre" est un appareil utilisé pour mesurer la pression artérielle, tensiomètre.

La lie du bonheur - Francis Scott FITZGERALD


livre Folio 2 €, 40 pages
Titre original The Lees of Happiness (1922)
une nouvelle parue dans le recueil de nouvelles "Tales of the Jazz Age"

Le sujet
La jeune actrice Roxane Milbank épouse un écrivain connu Jeffrey Curtain. Peu de temps après, Jeffrey tombe malade, a une attaque cérabrale, et végète durant des années avant de mourir. Sa femme lui tient compagnie patiemment, fidèle et aimante. Celle-ci, peu à peu abandonnée par ses anciens amis, garde au fil des années l'amitié et la compréhension auprès de Harry, leur ami commun. Harry, lui même marié à une femme frivole, incapable de tenir une maison, d'élever leur fils, finit par en divorcer, tout en restant une sorte de "chevalier servant" auprès de Roxane.

Le verbe
Ces visites se répétèrent pendant huit ans ; à Pâques, à Noël, à Thanksgiving et souvent le dimanche, Harry faisait son apparition, montait voir Jeff puis parlait longuement avec Roxane sur la véranda. Il la chérissait. Il ne cherchait pas à cacher ni à pousser plus loin cet état de fait. Elle était la paix, le repos ; elle était le passé. Sa propre tragédie, elle seule la connaissait. (p.98)
Mon complément
Cette deuxième histoire insérée à la suite de l'étrange histoire de Benjamin Button est très différente. Ici, point d'histoire absurde. Il est question d'un amour, inconditionnel, d'une accablante destinée d'un homme et d'une femme, mariés chacun de leur côté : elle a un mari diminué qu'elle veille jusqu'à la mort, lui a épousé une mégère, sale, qui ne s'occupe pas de leur fils, et qui dépense son fric pour acheter des vêtements et de la lingerie fine qu'elle garde dans un placard. Finalement, il y a bel et bien un autre genre d'absurdité. Celle des "conventions". Là encore, un style sans rien de particulièrement remarquable. Sur le fond, un fort sentiment de tristesse et de dénégation. Et, tout au fond du regard, des visions qui ressemblent aux tableaux d'Edward Hopper.

L'étrange histoire de Benjamin Button - Francis Scott FITZGERALD

Titre original (amérique) : The curious case of benjamin Button (1922)
une nouvelle parue dans le recueil de nouvelles "les enfants du jazz" (Tales of the Jazz Age)

Le sujet
Benjamin Button vient au monde semblable à un vieillard. Son père est catastrophé, surtout par le "quand dira-t-on" de la société à laquelle il appartient. Puis Benjamin se rend compte qu'il rajeunit chaque jour, sans qu'il puisse rien y faire. Le drame, c'est que chaque génération qui le cotoie, son père, sa femme, son fils, ne lui pardonne pas d'être ce qu'il est.

Le verbe
Il ne se rappelait pas. Il ne se rappelait pas clairement si le lait de son dernier biberon était chaud ou froid, ni comment s'écoulaient les jours. Il ne connaissait que son berceau et la présence de Nana. Puis il n'eut aucune mémoire. Quand il avait faim, il pleurait. Voilà tout. (p.58)
Mon complément
J'avoue, j'ai lu ce livre après avoir été voir le film ; un film dont je n'ai pas encore eu le temps de parler. Nous verrons bien. Pour l'heure, j'ai craqué pour cette courte nouvelle afin de refermer la boucle de cette inspiration : j'étais curieuse de lire le récit qui avait été à l'origine du film, voilà tout. Quelle étrange et fascinante idée de faire vivre quelqu'un à rebours... Je ne vais pas comparer le livre au film, même si c'est tentant. J'ai juste envie de dire que le livre possède une connotation comique que ne possède pas le film.

Le père de Benjamin décide d'éduquer son fils "comme si de rien n'était" : bien que son fils ait l'apparence d'un vieil homme, il l'habille en barboteuse, puis avec des shorts et ne lui autorise les pantalons que lorsqu'il est adolescent, alors que physiquement, son fils a une cinquantaine d'années... Ensuite, les deux hommes se "rattrappent" : on les prendrait pour des frères, pendant ce temps il est noté que la société "oublie", personne ne se rend compte que le fils rajeunit... Benjamin tombe amoureux, il se marie, a un fils : Roscoe. Il continue de rajeunir, bientôt son fils se marie, et lui ressemble au fils de son fils. Inextricable sentiment d'épouvante. La société oublie là encore. Benjamin existe sans exister : il "remonte" à travers le destin de ces concitoyens qui eux cheminent vers la mort, séniles, alors que lui se dirige vers un état embryonnaire.

Ce livre me fait songer à cette magnifique nouvelle qui m'a bluffée l'année dernière : l'automate de Nuremberg de Thomas Day dont je recommande la lecture !