Website Ribbon Diagonal Banner Web Design Webmaster Tool Des Livres et des Heures: mai 2009
Pourtant je sais que les livres sont faits pour unir les hommes par-delà la mort et nous défendre contre l'ennui le plus implacable de toute vie, l'oubli. (Stefan Zweig)

30 mai 2009

Kafka sur le rivage



de Haruki Murakami

photo : Wakarimasita

Le livre
:

Date de Parution : 2003
Titre original : Umibe no Kafuka
Editions 10/18
635 pages


Le sujet
:
Tokyo. De nos jours. Un jeune garçon fait une fugue le jour de ses 15 ans. Il désire s'éloigner de son père qui lui a fait une insupportable prédiction : il sera celui qui va tuer son père, coucher avec sa mère et sa soeur. Il parvient jusqu'à une étrange bibliothèque. Plus loin, Nakata, un vieil homme, est persuadé qu'il doit accomplir une étrange mission, une sorte de devoir de mémoire. Les deux esprits sont liés, à l'insu de leur plein gré...
Le verbe :
p 8 (où Kafka écoute le garçon nommé Corbeau)
Parfois, le destin ressemble à une tempête de sable qui se déplace sans cesse. Tu modifies ton allure pour lui échapper. Mais la tempête modifie aussi la sienne. Tu changes à nouveau le rythme de ta marche, et la tempête change son rythme aussi. C'est sans fin, cela se répète un nombre incalculable de fois, comme une danse macabre avec le dieu de la Mort, juste avant l'aube. Pourquoi ? Parce que cette tempête n'est pas venue d'ailleurs, sans aucun lien avec toi. Elle est toi-même, et rien d'autre. Elle vient de l'intérieur de toi. Alors, la seule chose que tu puisses faire, c'est pénétrer délibérément dedans, fermer les yeux et te boucher les oreilles afin d'empêcher le sable d'y entrer, et la traverser pas à pas. Au coeur de cette tempête, il n'y a pas de soleil, il n'y a pas de lune, pas de repère dans l'espace ; par moment, même le temps n'existe plus. Il n'y a que du sable blanc et fin comme des os broyés qui tourbillonne haut dans le ciel. Voilà la tempête que tu dois imaginer.

Mon complément :
Amis cartésien, abstenez-vous de la lecture de ce roman ! Votre raison ne tiendrait pas la torsion et il y aurait rupture irréversible dans votre conscience.

L'histoire met en parallèle deux personnages principaux qui semblent opposés mais qui possèdent un lien invisible. Ci dessous, voici, ma petite carte pour préciser les itinéaires de nos deux héros (perso, j'aime bien savoir où je mets les pieds, enfin, au moins de me rendre compte de la géographie, et comme je suis toujours aussi nulle, j'ai besoin d'une carte...) :

(clic pour ouvrir dans une fenêtre)

Kafka a 15 ans et son esprit est plein, plein de doutes, de désirs, de questions. Il vit seul avec son père. Il ne sait pas qui est sa mère, juste qu'elle est partie ; elle l'a abandonnée lorsqu'il avait 4 ans en s'enfuyant avec sa soeur aînée. Il ne sait pas pourquoi ce choix, cette absence, pourquoi cette horrible trou dans son existence.
p 11
Du fond d'un autre tiroir, je sors une photo de moi et de ma soeur aînée quand nous étions petits. Nous sommes sur une plage, souriants, l'air heureux. Ma soeur est tournée de côté, une moitié de son visage dans l'ombre. Son sourire ainsi découpé au milieu lui donne l'air d'exprimer deux sentiments opposés, comme sur ces masques de tragédie grecque qui ornent certains livres de classe. Ombre et lumière. Espoir et désespoir. Rire et tristesse. Confiance et solitude. Quant à moi, je regarde droit vers l'objectif, sans la moindre hésitation. Nous sommes seuls sur la plage, en tenue de bain .../... Il n'y a aucune autre photo de ma mère. Apparemment, mon père a jeté toutes celles où elle figurait.

Nakata est un vieil homme de 60 ans et son esprit est vide, depuis ce jour où, à 6 ans, il perdit connaissance dans la forêt. Ce jour là, il entra dans un autre monde et y laissa sa conscience. Réveillé de son coma, il ne sut plus jamais écrire, ni lire. Il n'eut plus jamais de doutes, de désirs, de questions. Sa conscience fut en quelque sorte débranchée.
p 90
Sa conscience était revenue ; médicalement, il était en parfait état de santé. Très vite, cependant, on a pu constater qu'il était devenu totalement amnésique. Il ne se rappelait même pas son nom. .../... Il était revenu dans le monde ordinaire la tête complètement vide, pareil à une feuille blanche.
Ces deux êtres nous emportent dans leur labyrinthe. Chacun des labyrinthes ressemble à des entrailles, celles que l'on peut apercevoir après le sacrifice d'une victime, il suffit de lui ouvrir le ventre pour deviner une forme de l'avenir, les viscères intestins dessinent le destin. Et tous deux ont des drames à cacher et à répandre.

Dans chaque labyrinthe, nos personnages ont le pouvoir de vivre dans une autre dimension, de voyager dans le temps, à la rencontre du passé, de l'avenir. Le fil du temps n'est plus tendu mais ressemble à une toile détricotée et tous les fils se mélangent comme la boule de laine sous les griffes d'un chat.

Dans le bus qui l'emmène sur l'île de Shikokun, Kafka fait connaissance de Sakura. Elle a l'âge de sa soeur. Pourrait-elle l'être ? Dans la bibliothèque commémorative de Takamatsu, Kafka fait la connaissance de la responsable, Mademoiselle Saeki. Est-elle sa mère ? Il le voudrait bien. A moins qu'il n'en soit amoureux malgré leur différence d'âge.

Kafka est titillé par son désir sexuel naissant. Nous saurons tout de son hygiène intime, de ses pulsions, de ses rêves érotiques. Murakami donne des pistes : faire l'amour ressemble à avancer dans une forêt profonde, les arbres qui se ressèrent se confondent avec des bras de l'autre, ils enserrent, pourrait faire croire à la sécurité, mais au fond de soi, il y a une peur identique de se perdre en chemin. Et aucune sorte de semence ne sera apte à nous faire revenir à l'endroit où l'innocence est restée : ni les graines, ni les tâches de peinture, ni des miettes de quoi que ce soit. Il faut avancer, risquer, affronter, accepter la transgression car elle est innée, la combatttre est inutile, il faut apprivoiser son âme. Accepter de traverser un miroir, y trouver cette chose qui fera que nous ne sommes plus jamais le même.
p 382
Tu es abandonné à sa volonté. Elle ondule des hanches, trace de larges courbes dans l'espace, comme si elle dessinait un plan. Ses cheveux tombent sur tes épaules, s'agitent sans un bruit telles les branches d'un saule.
Nakata de son côté est poussé à faire des actes qu'il ne peut qu'exécuter. Habitué à subir, il devient une sorte d'instrument, et malgré son handicap, il parvient lui aussi à la bibliothèque de Takamatsu, où Mademoiselle Saeki lui confie un bien étrange manuscrit.

Comme je le disais plus haut, ce livre n'est pas pour les lecteurs rationnels : ici, nous n'avons pas de contours, pas de logique, et surtout, nous n'avons pas réponse à toutes nos questions. Nous ne saurons pas ce qui pousse le père à prédire à son jeune fils cette prophétie oedipiene. Pas plus que nous saurons pourquoi la mère a abandonné son fils. Nous ne saurons pas exactement ce qui est arrivé aux enfants dans la forêt pendant la guerre, nous n'aurons que nous même pour faire plier l'inconnu. Nous ne saurons pas pourquoi il nous semble que Kafka se confond avec le petit ami de Melle Saeki, mort de manière épouvantable. Nous ne saurons pas comment Kafka et Nakata sortent de leur corps pour accéder à une dimension inconnue dans laquelle ils peuvent interagir avec la réalité. Au contraire de son récit, Murakami ouvre des portes qu'il ne referme pas, alors nous restons pour toujours cloitrés dans ce petit village hors du temps caché dans la forêt. A épier le monstre rampant qui pourrait bien vouloir pénétrer dans ce sanctuaire.

Une lecture âpre, parfois violente, mais fabuleusement hypnotique : dès les premières pages, nos yeux se transforment en ventouses collées au récit : impossible de s'en détacher. Le style mes amis ! Le style, la poésie, le rythme du récit, entrecoupant les récits, un coup chez Kafka, un coup chez Nakata, un autre coup dans les dossiers secrets de l'armée. Voilà, oui, voilà les ingrédients qui font de nous des pisteurs : notre nez a flairé de quoi remplir notre panier, nous allons ramasser tout ce qu'il faut pour contenter nos envies de lire un beau et bon livre.

En bonus
Une photo du pont qu'empruntent Nakata et le jeune chauffeur providentiel Hoshino :
crédit photo : Honshu-Shikoku Bridge Expressway Company Limited
(clic pour ouvrir dans une fenêtre)



27 mai 2009

L'annulaire

de Yoko Ogawa


Le livre :

Editeur : Actes sud (collection poche Babel)
95 pages
Titre original : Kusuriyubi no hyōhon
traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Le sujet :
Une jeune ouvrière de 21 ans quitte son village et la fabrique de limonade dans laquelle elle a laissé un tout petit morceau de son annulaire, tombé dans une cuve de limonade ou disparu dans le désinfectant. Dès son arrivée en ville, elle trouve un emploi d'assistante-réceptionniste dans une sorte de laboratoire de spécimens où officie le docteur Deshimaru dont elle ne tarde pas à devenir la maîtresse. Le jour où celui-ci invite une cliente dans le laboratoire jusque là zone interdite, la jeune femme, jalouse, tente d'y pénétrer à son tour.
Le verbe :
p 23
- Quand allez-vous lui rendre ces champignons ?
- Je ne les rends pas. Tous les spécimens sont rangés et conservés par nos soins. C'est la règle. Bien sûr, nos clients peuvent venir leur rendre visite quand ils le désirent. Mais la plupart des gens ne reviennent jamais ici. C'est le cas de la jeune fille aux champignons. Parce que le sens de ces spécimens est d'enfermer, séparer et achever. Personne n'apporte d'objets pour s'en souvenir encore et encore avec nostalgie.

Mon complément :
Là encore, il s'agit d'une histoire mystérieuse, dérangeante, pour ne pas dire, troublante. Car comment qualifier cette relation pour le moins charnelle autour d'un bout de corps manquant, justement. Notre héroïne se laisse engloutir dans un univers qui semble comme dans une bulle de réalité. Elle s'adapte à ce nouvel emploi sans trop se poser de questions : des gens viennent se débarrasser de souvenirs, de traces d'une épreuve qu'il faut laisser derrière soi comme un serpent abandonne sa mue. A partir du jour où Deshimaru lui offre de magnifiques chaussures en cuir, elle se met à ses pieds, littéralement, elle devient sa chose, tout en remarquant chez lui un détachement qu'elle n'explique pas et qui la consumme.

Je retrouve le thème de la machine à écrire japonaise (déjà découvert dans La mer, dans le récit intitulé Le bureau de dactylographie japonaise Butterfly ; cette machine spéciale est longuement décrite au moment où la casse se répand par terre et que notre jeune femme passe la nuit à ramasser sous l'oeil imperturbable de Deshimaru, dans une ambiance pesante

(clic sur l'image pour l'agrandir)

Les sons tiennent également un belle place, comme dans le récit d'Amours en marge.
p 71
Cela avait dû faire un bruit effrayant, mais tout était calme au fond de mon oreille.
Il est d'ailleurs question de réaliser le spécimen d'une partition, et le docteur Deshimaru trouvera vraiment une solution pour tout !

Le monde de Yoko est une sorte de zone de transition entre le monde réel et celui de nos fantasmes. Les personnages lèvent un rideau et basculent dans une réalité parallèle qui déborde de leurs convoitises.

J'ai très envie de raconter la fin, mais je ne le ferai pas !

Pour parcourir l'univers de Yoko, vous pouvez accéder à toutes mes lectures recensées sur cette adresse : http://yokoogawa.blogspot.com/

20 mai 2009

Manhattan Freud

de Luc Bossi

photo : Ouest France
Le livre :

Date de Parution : février 2009
360 pages
Edition : Albin Michel
Le sujet :
1909, Manhattan. Freud et Jung entreprennent une tournée en Amérique pour faire connaître leurs travaux en psychanalyse. Le meurtre d'August Korda, un homme influent, ajouté aux disparitions de personnalités de son entourage, entraînent Freud à entreprendre l'analyse de Grace, la fille de Korda. Celle-ci garde peut-être, enfoui dans son inconscient (ou son subconscient ?) la clef du mystère, l'identité de celui qui semble être un serial killer.
Le verbe :
Où il est question de cuisses ouvertes... (clin d'oeil aux amateurs de Monk, et d'un épisode en particulier)

P 278
Jung chercha Freud du regard et vit qu'il s'était arrêté net devant l'entrée de l'attraction suivante. C'était une énorme sculpture en carton-pâte représentant deux cuisses et un sexe féminin, par l'ouverture duquel on accédait à l'intérieur...
- Nous sommes décidément à mille lieues de l'Amérique puritaine, s'exclama Jung.
Mon complément :
Un livre qui m'a été offert par Virginia (qui a participé au wabisabi swap) à l'occasion de mon anniversaire, accompagné d'une dédicace très délicate.

Non dénué d'humour, ne serait-ce que pour avoir choisi Freud et Jung comme personnages de son roman, Bossi a réussi le pari qu'il n'a peut-être prononcé qu'à lui-même, à mi-voix : captiver le lecteur. Indéniablement. J'ai lu ce livre en deux jours, et une partie de la nuit !!!

Nous parcourons Manhattan aux côtés de nos touristes bien atypiques, l'île nous est décrite avec force détails, on en redemande !


Bossi est très généreux dans les ingrédients qui nous remplissent de satisfaction : quelques pincées de psychanalyse, un soupçon d'alchimie, de grand coup de génie d'urbanisme, un lancé d'hypnose, le tout nageant au coeur d'une société secrète : le club des architectes. Sans oublier un peu de séduction. Le tout est prêt à être enfourné dans notre bouche béate d'admiration. Car jamais Bossi ne prend de la hauteur, sauf lorsqu'il nous emporte avec lui tout en haut des gratte-ciel de Manhattan.

La tour Singer à Manhattan

Construit de 1906 à 1908, le Singer Building fut le plus haut gratte-ciel du monde jusqu’en 1909. Il est composé de 47 étages pour une hauteur de 187m. Il fut démoli en 1968 pour être remplacé par le One Liberty Plaza.


Notons parmi le mystérieux club des architectes, la présence de Morgan, dont il est question dans le roman de Paola Calvetti : L'amour est à la lettre A que j'ai lu précédemment.

J'ai également trouvé cette magnifique photo de la construction du pont de Manhattan en 1909 :

crédit photo : Edupics.com
(Clic sur la photo pour l'admirer en grand format)


Par ailleurs, lors de mes recherches sur internet, je découvre que l'idée du roman d'une enquête policière avec Freud a précédemment été traitée (en 2006) par l'auteur Jed Rubenfeld :

dans son roman intitulé L'interprétation des meurtres, titre français :


ou bien The interprétation of murder (en anglais)

cependant, il ne s'agit pas de la même histoire.

Mais tout cela m'intrigue et j'avoue être tentée par la lecture du Rubenfeld, à titre de comparaison.
Lu dans un forum :
Il pourrait y avoir une différence notable avec L'Interprétation des meurtres, tout de même, dans lequel Freud ne menait pas directement l'enquête, il contribuait simplement à la faire avancer en tant que spécialiste et mentor intellectuel du héros.

16 mai 2009

Espaces insécables

de Sylvie Lainé

photo : Falena
Le livre :

Date de Parution : octobre 2008
Couverture : Gilles Francescano
Préface : Catherine Dufour
112 pages
Le sujet :
Espaces insécables est un recueil de 6 nouvelles écrites entre 1985 et 2008.
1) Carte blanche (1985)
Le vaisseau spatial L'Arche abrite 150 000 passagers qui ont décidé de rennoncer aux habitudes pour privilégier un immuable changement. Périodiquement ils reçoivent sur leur imprimante domestique un jeu de 5 cartes qui leur donne les nouvelles directives de vie pour les jours à venir.
2) Le chemin de la rencontre (1985)
Venus de l'Arche, un homme et une femme campant pour 10 jours sur la planète Gemmellie rencontrent les habitants : les Bats et les Spiriens, ces derniers, qui communiquent en émettant des odeurs que déchiffrent les Bats, sont également capables de procréer avec une espèce différente.
3) Partenaires (1985)
Le cervo-commande d'un vaisseau spatial, modèle Humano-Sol3, se dérègle et refuse de suivre la direction programmée, la seule solution : lui faire croire qu'il participe à une chasse aux trésors.
4) Le passe-plaisir (1986)
Un chrononaute découvre que l'humanité future ne connaît plus la peur, et qu'elle bénéficie d'un passe mensuel qui lui permet de changer de vie en lui ôtant tout souvenir précédent.
5) Définissez : priorité (2000)
Une expédition scientifique prévoit d'envoyer sur une planète morte une équipe d'humains greffés d'un nano-système les rendant télépathes. Afin qu'ils puissent également comprendre ce qui s'est passé avant la destruction de ce monde inconnu, il faut également les équiper d'un système qui leur permettra de voir l'histoire de la planète. Mais les deux systèmes ne sont pas compatibles.
6) Subversion 2.0 (2008)
Un homme de pouvoir est le cobaye d'une nouvelle expérience de clonage qui lui offre un double lui permettant d'être à plusieurs endroits en même temps.
Le verbe :
p 16 (Carte blanche)
La première carte publique concernait sa nouvelle affectation, aux bio-serres. Il ferait partie de l'équipe qui choisissait les animaux à envoyer à la boucherie. La bouffe, encore ! L'autre était une nomination au Conseil Supérieur, celui qui prenait toutes les décisions concernant le voyage de l'Arche et la vie dans leur mini-monde.

Mon complément :
Deuxième recueil de nouvelles de l'auteure qui, cette fois, nous plonge dans l'espace aux confins de son imagination, où les voyages spatiaux découvrent des humanités contrariées perdues dans un nouveau défi : se trouver une nouvelle forme de destinée.

Une lecture que je trouve plus ardue que celle du miroir aux éperluettes avec des récits plus techniques qui sollicitent l'imagination du lecteur : nouvelles technologies, visions de fractales et autres systèmes d'information cognitifs.

Fractale Casaraku

Sylvie reste pourtant l'instrument d'une certaine poésie, ne serait-ce que dans le titre ; admirez un peu le détail de son explication :
"Pour le typographe, l'espace insécable est celui que l'on met entre un mot et un caractère de ponctuation pour éviter qu'ils ne soient séparés, et éviter qu'un des deux ne soit expédié sur la ligne suivante".
Le fil conducteur de ces nouvelles est le choix. Tant que nous restons maître de notre vie, nous gardons notre humanité ; laissons quelqu'un d'autre décider à notre place, fut-il un ordinateur, attendons-nous à nous perdre sur un chemin capable de déformer nos espérances et nos amours. Car l'autre thématique que je remarque est la séparation : d'avec l'autre, à peine rencontré, avec l'autre convoité, avec soi-même...
Car au bout du compte, on se rend compte qu'on est toujours tout seul au monde, toujours tout seul au monde...(dixit Luc Plamondon)

Ci-dessous, l'illustration originale de la couverture de ce livre par Gilles Francescano :

Photo sur Les 3 souhaits


Quelques sites à signaler :
Gilles Francescano
Espaces insécables sur le site d'ActuSF
Interview de Sylvie Lainé pour ActuSF (You tube)
Les 3 souhaits : la maison d'édition d'ActuSF
ActuSF

Le miroir aux éperluettes

de Sylvie Lainé

photo : Falena
Le livre :

Date de Parution : octobre 2007
Couverture : Gilles Francescano
Préface : Jean-Claude Dunyach
90 pages
Le sujet :
Le miroir aux éperluettes est un recueil de 6 nouvelles écrites entre 1985 et 2003 ; le fil conducteur est le regard (le miroir), mais également la rencontre, les liens (les éperluettes).
1) La bulle d'Euze (2003)
Une femme tente de faire apparaître l'homme qu'elle aime dans les reflets des bulles d'une boisson effervescente.
2) La mirotte (2002)
Récemment greffé à un appareil permettant de reconstruire la vue, un homme devenu capable d'améliorer sa vision pénétre dans le mental d'un ami et y détruit sa propre image.
3) Thérapie douce (1985)
Une femme accepte d'être le cobaye d'une nouvelle expérience permettant d'inhiber les colères entre individus : il s'agit d'avaler un élixir permettant d'effacer les tensions.
4) Question de mode (1985)
Une femme modifie son apparence pour conquérir son amoureux ; celui-ci lui confie qu'il est effectivement important d'abandonner peu à peu nos codes d'humanité afin de permettrent aux extraterrestres de se fondre parmi nous.
5) Une rêve d'herbe (1987)
Une femme accepte de suivre un inconnu qui possède d'étranges arbres dans son verger urbain.
6) Un signe de Setty (2002)
Une intelligence extraterrestre s'incarne dans une sorte de programme virtuel où le rejoignent des humains qui y vivent une seconde vie.
Le verbe :
p 38 (La mirotte)
Il se rapprocha avec prudence. Des pyramides de sphères lumineuses, palpitantes. Elles ne vont pas s'écrouler sur moi, pensa-t-il soudain. Tout ceci est virtuel. Je construis une représentation sur des flux d'informations. Je suis assis sur un fauteuil un peu dur, et pas en train de me promener dans la tête de Léonard. Et il posa une main ? un organe ? une projection ? sur la boule orange la plus proche. Elle était glacée, froide comme un miroir. Il tira un coup sec.

Mon complément :
C'est chez Christine que j'ai découvert ce petit bijou, cristal d'une poésie dont je me sens proche. Voilà bien longtemps que je n'avais lu de science fiction, encore que ce recueil ne mentionne pas de vaisseaux spatiaux contrairement au suivant dont je parle juste après.

Dans son interview, Sylvie explique que le titre est une référence typographique : l'éperluette est l'autre mot du & : le et commercial.

Une lecture qui peut plaire même à ceux qui ne sont pas trop portés sur les sciences, tant le style de Sylvie est d'une évidente simplicité, fruit du mot juste pour la récolte d'un thème universel : celui du regard que nous portons sur les autres, des rencontres qui nous lient ou nous délient.

Ci-dessous, l'illustration originale de la couverture de ce livre par Gilles Francescano :

Photo trouvée sur la page consacrée au festival Zone Franche de Bagneux sur le forum d'ActuSF


Quelques sites à signaler :
Gilles Francescano
Le miroir aux éperluettes sur le site d'ActuSF
Interview de Sylvie Lainé pour ActuSF (You tube)
Les 3 souhaits : la maison d'édition d'ActuSF
ActuSF

Encore un mot :
Qui me dira ce qu'était la sphère orange ? J'avoue ne pas avoir d'idée, mais il paraît, d'après Sylvie, que c'est bon de se poser des questions...


14 mai 2009

L'amour est à la lettre A


de Paola Calvetti





Le livre
:
titre original : Noi due come un romanzo
traduit de l'italien par Françoise Brun
380 pages
edition : presses de la cité
Année de parution : 2009

Le sujet :
Milan, 2001. Désirant changer de vie, Emma, 50 ans, vient juste d'ouvrir une librairie Rêves&sortilèges spécialisée dans les romans d'amour. Elle y retrouve Frederico, l'amour de ses vingt ans. Emma, fidèle à un précepte, refuse la modernité technologique : pas d'internet, pas de téléphone portable, et les deux anciens amoureux décident de rester en contact grâce à des lettres qu'ils vont s'écrirent, car Frederico, architecte, vit aux USA.

Le verbe :
p 111
Je voudrais m'étendre sur l'herbe mouillée pour regarder les nuages. Eux, qui ont tout vu, sauraient donner un nom à mon état. Je ne peux sûrement pas l'appeler tourment, ni inquiétude, encore moins affliction. Il faut que je trouve un synomyme.

Mon complément :
Un livre cadeau !!!!

J'ai reçu ce livre grâce au site Chez les filles et les éditions Presses de la cité.

Tout d'abord, je dois dire que ce livre est d'une grande richesse : l'auteure a entrepris une incroyable documentation et nous entrons dans son monde avec tant de détails que tout semble réel. Chapeau donc à Paola qui a su transcrire cette librairie comme si elle existait bel et bien. Mais elle a su marier la fiction avec de vrais évenements, et nous n'échapperons pas à l'ombre noire du World Trade Center (nous sommes en 2001). Pour contrebalancer l'horreur, Paola nous emporte à Belle-île-en-mer et nous fait visiter de vrais sites, et si j'en crois le site internet mis en lien à la fin de ce billet, l'hotel où descendent nos tourtereaux existe bel et bien.

J'ai bien aimé la trame de l'histoire jusqu'à la petite escapade de nos amoureux (vers la page 110) ; à partir de là, les lettres échangées entre les deux amants se font un peu répétitives, il me tardait d'arriver à la fin pour y lire "comment tout cela allait finir" (vous me connaissez...).

J'ai été légèrement agacée par Emma, qui ne semble pas trop savoir ce qu'elle veut. Quand à Frederico, il ne doute de rien : après toutes ces années, jouer le chevalier servant auprès d'une pauvre femme abandonnée n'a rien de charmant. Des claques oui, pour avoir fait rêver une pauvre fille de 50 ans avant de (presque) l'abandonner... Non mais des fois...

Trêve de plaisanterie : voilà un livre qui fourmille de livres, de noms d'auteurs, un véritable coffres à trésor. Et si les personnages ne sont pas assez sympatiques à mes yeux, il n'en demeure pas moins que l'idée de retrouver les joies de l'écriture a de quoi me toucher, moi qui adore le papier, le stylo, la forme de mon écriture, le bruit du stylo, ou même du crayon sur la feuille, l'odeur, et les dessins (Frederico est architecte).

Une bonne trame que cette histoire atypique, qui aurait pu être plus courte tout de même, car les lettres échangées entre Emma et Frederico, n'apportent pas grand chose à l'intrigue, si ce n'est un certain ennui chez le lecteur impatient qui me ressemblerait.


***********
Les sites liés à ce livre : Rêves&sortilèges où l'on peut cliquer sur la boutique virtuelle et découvrir tout plein de bonus.

La fiche du roman sur le site de l'éditeur

10 mai 2009

Les dossiers secrets de Paris Match

de Jean Durieux et Patrick Mahé



Patrick Mahé
photo © Christian Daumerie







Le livre

Editions Robert Laffont
490 pages

Le sujet

Racontées par les deux journalistes sus nommés, ce volume est une succession de 62 petites et grandes histoires depuis la création de Paris Match.

Le verbe
p 169
Pour Bernard (Wis), il y a une morale à montrer ce que les manipulateurs s'emploient à dissimuler.
Mon complément


Un livre cadeau !!!!

J'ai reçu ce livre grâce au site Blog-O-Book et les éditions Robert Laffont que je remercie au passage d'avoir pensé à moi.

J'avoue avoir été intéressée par ce livre, et même émue, émue par des faits passés alors que je n'étais pas née et auxquels, je l'avoue, je ne me suis guère intéressée par la suite. D'autres faits m'étant passé sous le nez vu que je ne suis pas trop concernée par la société propulsée (jet society), j'avoue avoir été plutôt amusée de voir autant de contournements (et contorsions) pour avoir une photo. Je ne vous parle pas non plus des sommes mises en jeu, les affaires sont les affaires... Et c'était une époque où l'on parlait encore en francs (comme moi pour convertir...).

Je ne suis pas du tout une lectrice de Paris Match. Bien sûr, j'en ai déjà lu, mais je serais bien incapable d'en lister les rubriques habituelles. Je sais cependant que lorsqu'un "Match" me tombe dans les mains, je lis d'abord tout ce qui est caricature, il y a bien ce genre de choses dans Paris Match n'est-ce pas ?


Je ne lis par ailleurs aucun autre magazine : ni le nouvel Obs, ni le Figaro, ni VSD, encore moins les trucs de filles en bikinis qui se tartinent de crème anti cellulite parce que nous le valons bien, ni même les programmes de télévision ; je suis par contre abonnée à Avantages que je lis en moins d'une heure, j'y trouve mon compte et quelques idées de "filles", avant de le refiler à ma nounou (enfin celle des enfants) qui est une bricoleuse née.

Je retiens de cette lecture une impression de plongée dans l'histoire. Certains chapitres sont légers comme un voile de gaze, d'autres lourds comme une toile de plomb. J'ai été intéressée par les anecdotes liées aux arts, j'ai été émue par la tragique disparition de Pedra (Jean-Pierre Pedrazzini). Je ne suis souvenue de l'affaire du baron Empain dont j'avais gardé un vague souvenir car j'avais 14 ans au moment des faits. J'aurais aimé plus d'images, et pourquoi pas une image pour chaque subdivision vu mon manque de mémoire pour les choses de l'histoire ; de fait, je n'arrêtais pas de feuilleter vers les pages centrales du livre où sont réunies deux séries de quelques photos "phare".

Au delà des récits "chocs" qui font échos aux articles édités en leur temps, je me suis arrêtée sur l'aventure de ces gens qui ont investi une partie de leur vie, de leur temps, qui se sont démenés pour faire leur travail, parfois au péril de leur vie : reporters, photographes, mais aussi les métiers de l'ombre qui les accompagnent.

Pour mon amie Céline, après quelques recherches, petit clin d'oeil d'une couverture adorable à l'occasion de la disparition de l'ange :

n° 2280 paru le 04 février 1993


Les dossiers secrets de Paris Match restent somme toute d'une agréable occupation, même si je n'ai pas été une assidue, fractionnant ma lecture vu la grosseur (et lourdeur) du livre, pour me réserver du temps le soir, au calme.

En tout cas, j'ai noté ici et là, des petites choses à approfondir : ce que je demande à un livre c'est aussi de me passionner.

06 mai 2009

Des livres éperdument

De quoi augmenter mon stock de lectures, ou mon amour pour les choses de papier, à découvrir dans ma Chronique des Temps Perdus en cliquant sur ce lien.

02 mai 2009

Amours en marge


de Yoko Ogawa





Le livre
:
Editeur : Actes sud (collection poche Babel)
190 pages
Titre original : Yohaku no ai
traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle

Le sujet
Une jeune femme, que son mari a quittée, perçoit des sons que personne d'autre n'entend, un bourdonnement qui ressemble à celui que produisait un jeune violoniste de sa classe voici 10 ans. Un homme mystérieux, rencontré par hasard, lui fait comprendre que la musique qu'elle perçoit est l'écho de sa mémoire, il faut qu'elle y mette de l'ordre pour guérir de ce symptôme.


Le verbe :
p 159
Je pense que mes oreilles sont à la recherche de choses sans épines. Elles ont soif de souvenirs qui reçoivent la caresse de l'écoulement du temps, dont toutes les ronces ont été enlevées, de souvenirs doux au toucher qui ne trahissent jamais, de souvenirs qui n'égratignent pas et ne provoquent pas de douleur.

Mon complément :

Quand je pars en voyage, la tentation est grande d'emporter Ogawa, je ne m'en prive pas, d'autant que le format de ses livres convient à mon principe de ne pas m'encombrer inutilement.


Dans ce premier roman long, je poursuit ma quête de l'univers de Yoko, un univers de fantasmes et d'allégories.

Amours en marge, le titre n'a pas grand chose à voir avec l'histoire...ou si peu. J'aurais plutôt choisi un titre du genre "l'heure du jasmin", un titre plein de mystère...mais qui tient ses promesses :)

Ici, une jeune femme de 24 ans est abandonnée par son mari qui a rencontré une autre femme. Le lendemain de son départ, tous les sons lui parviennent dans une rumeur insupportable. Elle est soignée dans la clinique F ; à sa sortie, elle témoigne de sa maladie et rencontre Y, le sténographe qui travaille pour le compte d'un magazine de santé. Elle le rencontre par la suite et par hasard. Bientôt, elle ne peut plus se passer de lui, ou plutôt de ses mains qui tracent au cours de plusieurs séances les signes étranges qui témoignent de sa mémoire.
p 35
Je réfléchissais interminablement à toutes sortes de choses. J'orientais mes pensées vers la fée du souvenir au milieu de grains minuscules comme des perles que je triais soigneusement un par un.
A une vitesse exactement calquée au débit de sa parole, Y note, sur un étrange bloc de papier constitué d'épaisses feuilles qui ressemblent à de la peau humaine retenues par un lien de chanvre, les souvenirs qui affluent. L'air de violon que lui jouait un garçon de sa classe qui a disparu à l'âge de 13 ans, le cornet acoustique de Beethoven aperçu dans la vitrine d'un musée en sa compagnie, le souvenir de son mari lorsqu'il lui coupait les cheveux.
p 59
Sa main droite et les ciseaux se déplaçaient horizontalement juste au-dessus de mes paupières. Les cheveux qui tombaient au coin de mes yeux et sur mes joues en sueur me picotaient, mais je ne pouvais rien faire.
Au fur et à mesure que Y prend des notes, le paquet de feuilles s'amenuise, la jeune femme lui demande où sont les feuilles manquantes et il lui explique qu'il les range dans un tiroir spécial :
p 162
- Le bloc a tellement diminué...
J'ai tendu la main vers ses genoux. J'aurais pu compter les feuilles qui restaient.
- Est-ce que les feuilles sur lesquelles tu as sténographié pour mes oreilles dorment sagement dans ton tiroir ?
- Ah oui, bien sûr. C'est un endroit très agréable pour dormir.
L'héroïne semble habiter son corps à la manière d'un esprit qui trouve un coquillage : son corps est vide, vide de sens. Seules les mains de Y lui donnent confiance. Imaginer l'absence de Y lui est inconcevable. Mais est-il réel ou le fruit de son imagination ?

Ce roman étrange se situe à la limite du surnaturel : il est ici question d'un homme intrigant, qui, à force de patience et douceur, ramène une femme désespérée par son divorce à dépasser sa peur, à rassembler ses souvenirs afin de pouvoir passer à autre chose.

J'ai sans doute l'esprit mal tourné mais j'ai vu dans ce récit l'amorce du shibari dont il sera question dans Hotel Iris : la peau, le lien de chanvre, les souvenirs entravés qui empêchent le corps d'avancer dans le temps qui est le sien, le repli sur soi, les siestes interminables, les fièvres, le déshabillé transparent, les mains qui courent le long du papier, du visage, des oreilles, elles aussi formées de plis. L'arrière de l'oreille qui est une zone mystérieuse et érogène, et que Y réchauffe de ses mains si douces et si patientes.
p 122
...Pourquoi, lorsque j'étais avec Y, autour de nous tout était calme, oui, comme si nous nous trouvions derrière une oreille, cet endroit oublié de tous ?
Chez Yoko Ogawa, les noms ne sont pas obligatoires, certains n'ont qu'une lettre, comme ici : le sténographe Y, la clinique F (sans le point derrière). Sinon, il y a le neveu de son ex mari : Hiro, un jeune homme de 13 ans, le même âge que ce jeune ami dont elle a perdu la trace, et Hana (Fleur) : le chien d'aveugle qui a été élevé par Y.

J'ai également noté la présence des odeurs : les fleurs, le jasmin, l'odeur du parfum que Y offre à la jeune femme.
p 118
Lorsque je l'ouvris, il s'en dégagea une odeur que je n'avais jamais sentie auparavant. Elle n'était pas trop forte et avait une fraîcheur qui donnait envie de la respirer à plein poumons. Cette fraîcheur évoquait un jardin après la pluie.

Pour finir, inévitablement, je dois parler du fraisier, qui pourrait être le dessert préféré de Yoko Ogawa, tant son apparition dans ses histoires est récurrente :
p 117
A la fin du repas, la table ayant été débarrassée, un garçon arriva en poussant doucement devant lui le chariot avec le gâteau d'anniversaire. Un vrai, avec un décor de fraises et de crème chantilly. Le garçon le traita avec autant de précautions qu'un nouveau-né. Il alluma les bougies avec une allumette, en faisant attention à ne pas l'abîmer.
Y et Hiro, rapprochant leurs visages pour ne pas gêner les autres clients, me chantèrent : "happy birthday to you."


Photo trouvée sur le blog de Shoko MURAGUCHI qui nous donne même la recette !



Ceci est ma dixième histoire de Ogawa, je note d'ores et déjà quelques thèmes qui se répètent comme :
- l'anatomie (les organes, les humeurs)
- l'anormal (l'étrange)
- l'eau (pluie, neige)
- les 5 sens (ouïe, toucher, vue, goût, odorat)
- l'écoulement du temps (plus ou moins dans le sens habituel)
- les entraves (le corset, le manque de membres inférieurs ou supérieurs)
- la mémoire
- l'intuition
- l'écriture (l'acte, l'imagination, l'invention)
- les mathématiques (et statistiques)
- les musées (expositions, collections)


Je suis toujours enthousiaste à la lecture de son univers...pour lequel j'ai dédié un site entier à cette adresse : http://yokoogawa.blogspot.com/