La marche de Mina - Yoko OGAWA





Le livre

Titre original : Mina no koshin
Date de parution : 2006
Traduction française par : Rose-Marie Makino-Fayolle
Editions Actes Sud
317 pages

Le sujet

Japon, Okayama. 1972. A la mort de son père, Tomoko 12 ans, part vivre chez la soeur de sa mère durant l'année où celle-ci décide de reprendre des études de couture à Tokyo qui lui assureront un métier plus stable.
A Ashiya, chez sa tante, Tomoko fait la connaissance du reste de la famille : Erich-Ken, l'oncle, un bel homme élégant qui semble avoir une double vie, Rosa, la grand-mère allemande, Mme Yoneda, qui fait office de cuisinière-dame de compagnie-nounou, M. Kobayashi, le jardinier-soigneur d'animaux, Ryuchi, le grand-frère qui étudie en Suisse, Minako, dite Mina, sa cousine d'un an plus jeune qu'elle. L'oncle est directeur de l'usine Fressy, une sorte de limonade faite à base d'eau d'une source locale.

Vous voulez connaître le contenu ? Il y a du sucre, des arômes, et de l'acidulant entre autres. Là se trouvent les secrets de la fraîcheur et du goût du Fressy, mais nous ne pouvons pas tout vous dévoiler, malheureusement, je vous prie de nous excuser. (p.268)
Tomoko apprend à vivre dans son extraordinaire nouvel environnement. Mina est une petite fille souffrant d'asthme et qui va à l'école à dos d'un hippopotame nain, collectionne des boîtes d'allumettes illustrées autour desquelles elle écrit de petites histoires qu'elle cache dans diverses boîtes sous son lit, et lit passionnément. C'est Tomoko qui lui raporte de la bibliothèque les livres qu'elle choisit. Entre Tomoko et Mina, des liens se tissent comme des fils que rien ne peut couper, même l'éloignement est source de rapprochement...

Le verbe
Lequel est votre pays de naissance, grand-mère Rosa ? questionnai-je et elle me répondit en secouant la tête :
- Ni l’un ni l’autre. Moi, c’est l’Allemagne. Quand je suis venue me marier au Japon, le pays a été divisé en deux sans qu’on me demande mon avis.
L’ordre d’entrée, les uniformes, les drapeaux étaient différents, mais pour grand-mère Rosa, ils appartenaient tous à un seul pays, l’Allemagne, qu’il était impossible de diviser. (p.204, il est question des jeux olympiques de Munich, en 1972)
Mon complément
Avec ce long roman, j'achève mon cycle Ogawa entrepris il y a un peu moins de 2 ans, en mai 2008, grâce à la découverte de cet auteur chez une ancienne blogueuse Flo du blog Thetoietlis (le blog n'existe plus, seul le profil Babelio est resté accessible) - Flo si tu passes par ici, salutations.

Dans la maison de sa cousine, Tomoko découvre un monde hors du commun. Dans le jardin, Pochiko, une femelle hippopotame nain (Hexaprotodon Liberiensis) venue du Liberia lorsque l'oncle avait 10 ans barbote dans son bassin et sert de moyen de locomotion à Mina lorsqu'elle se rend à l'école.
La grand-mère aime se pomponner avec une multitude de produits de beauté qui envahissent sa coiffeuse, de biens singuliers cosmétiques marqués de deux petites jumelles sur l'étiquette. La tante passe son temps dans son fumoir, à boire et fumer tout en cherchant les coquilles qui se sont glissées dans toute sorte d'imprimés. L'oncle disparaît des jours entiers de chez lui, sans que personne ne lui explique pourquoi. Et Mina l'invite dans son monde emprunt de poésie.

Les deux cousines s'immergent dans un monde où les frontières s'étirent au delà du temps et des origines.

Noël vint. Il était prévu que ma mère et moi nous profitions des vacances de l'école de couture de Tokyo pour retourner fêter le Nouvel an à Okayama, mais ma mère avait attrapé la grippe, ce qui l'avait empêchée de revenir. On décida finalement que je resterai à Ashiya pendant les vacances d'hiver. Mais cette nouvelle désolante fut vite balayée par le pressentiment d'un Noël merveilleux, tel qu'on ne peut pas croire qu'il y en ait en ce monde, que j'allais vivre pour la première fois. Au contraire, je fus plutôt reconnaissante à ma mère d'avoir attrapé la grippe. (p.286)
Beaucoup d'émotions dans ce roman qui condense un grand nombre des thèmes récurrents chez Ogawa : les collections (les boîtes d'allumettes), la mort (le père de Tomoko, Irma la soeur jumelle de grand-mère Rosa), l'eau (la pluie, le Fressy, le bassin de Pochiko), la beauté, l'ordre, la famille, la mémoire, les liens, l'absence, l'écriture, l'invention.

Ogawa aborde aussi pour la première fois me semble-t-il la déportation des Juifs avec l'histoire de la famille de la grand-mère.

C'est ma tante qui m'a appris que toute la famille de grand-mère Rosa, à commencer par Irma, était morte dans les camps de concentration nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale, et que grand-mère Rosa avait été la seule à échapper au massacre parce qu'elle se trouvait au Japon.
- Un jour, on a sonné à la porte de leur appartement à Berlin et toute la famille d'Irma a été emmenée. On les a envoyés dans les chambres à gaz tu sais.
Nous savons qu'Ogawa a été très touchée par la lecture du Journal d'Anne Franck, je pense qu'elle veut intégrer à ses oeuvres les choses qui lui tiennent à coeur : une référence à la Shoah ici, une allusion à la cachette dissimulée dans Cristallisation secrète.

Dans ce roman, Ogawa parle aussi d'un auteur apprécié : Yasunari Kawabata.

- Ce monsieur Kawabata Yasunari, c'est un ami de la famille ? questionnai-je à la cantonade.
- Non, répondit grand-mère Rosa en décroisant ses mains.
- C'est que vous avez toutes tellement l'air sous le choc...
- Ce n'est pas une connaissance. Nous ne l'avons jamais rencontré. Mais monsieur Kawabata, c'est un écrivain, n'est-ce pas ? Quelqu'un qui écrit des livres. Même ici, il y a des livres de monsieur Kawabata. Ce n'est pas une connaissance, mais nous avons un lien. Monsieur Kawabata a écrit des livres, qui sont ici. Ces livres, tout le monde les lit. C'est pourquoi nous sommes tristes. (p.82)
.../...
J'ai commencé à fréquenter la bibliothèque municipale d'Ashiya après le suicide de Kawabata Yasunari.
- J'ai quelque chose à te demander, commença Mina un samedi après-midi, tu ne voudrais pas aller me chercher des livres à la bibliothèque ? (p.85)
.../...
Le titre des "Belles endormies" convenait parfaitement à Mina. Peut-être que ce jeune homme qui se trouvait devant moi avait tout deviné. N'avait-il pas découvert que je n'étais qu'une messagère et que la véritable belle qui voulait un livre de Kawabata attendait dans une maison de style occidental sur la colline ? (p.89)
Autre chose à dire à propos de ce roman. Je trouve qu'Ogawa investi les enfants d'une véritable conscience, de maturité : les cousines s'amusent, mais elles sont aussi très réfléchies, elles éprouvent des sentiments dignes d'être pris au sérieux. Ce ne sont pas que des petites filles modèles, elles ont un univers, des secrets, des pouvoirs...

J'aime la manière dont Ogawa donne vie à ses personnages, leur laissant une liberté, celle de nous bouleverser, de nous attendrir, de nous atteindre.

Je fais un voeu : que Rose-Marie Makino-Fayolle soit en train de travailler à la traduction d'un des quatorze livres encore non traduits...

Lien externes

Le Montespan - Jean TEULÉ





Le livre
:
Date de Parution : 2008
Editions Julliard
333 pages

Le sujet
:
France, les années 1660. Louis XIV est le roi. Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan a épousé Françoise de Rochechouart de Mortemart (Mademoiselle de Tonnay-Charente). Ils sont jeunes, beaux et se plaisent l'un à l'autre, au moins durant quelques années car ensuite, le couple peu fortuné, malheureux aux jeux trouve une solution à leurs dettes lorsque Françoise devient la dame de compagnie de la Reine. Hélas, Versailles est un piège, Françoise s'y rue et s'y complait, ne tarde pas à être la favorite du roi, d'abandonner son infortuné mari qui, toujours amoureux, se retrouve obligé de vivre reclus dans ses terres, après être passé par la case "prison". Durant 35 ans il n'aura de cesse de protester contre le roi, refusant son argent, allant jusqu'à ajouter des cornes à ses armoiries, à son carosse, attendant désespérement le retour de son épouse.

Le verbe :


Mon complément :
J'ai laissé passer ce roman lors de sa sortie, pourtant je me souviens de l'enthousiasme de l'auteur interrogé, et j'avais très envie de découvrir le malheureux destin de ce mari abandonné. Il y a peu, nous avons pu le revoir à la TV pour promouvoir la sortie de ce roman sous forme de bande dessinée :


L'occasion de m'intéresser à ce roman qu'un ami m'avait prêté (et qui était dans ma pal depuis un ou deux mois, le temps passe si vite...).

J'ai été touchée par cette histoire tragi-comique, car la plume de Teulé à beaucoup de panache ma foi !
La pauvre marquise de Montespan n'a rien pour elle, à part sa beauté et sa grande voracité : elle ne nous apparaît pas du tout sympatique cette mère qui accepte d'abandonner sa petite fille âgée de 3 ans et qu'elle ne reverra pas.

Montespan nous apparaît comme l'homme de la farce dont tout le monde se moque, y compris les auteurs de l'époque, tel Molière, qui relance le récit de l'Ampritryon dans une pièce qui fait les choux gras de la cour.

On a envie qu'il la laisse tomber cette Françoise/Athénaïs et qu'il refasse sa vie avec une autre !!!

Notons aussi qu'on en apprend de belles avec les us et coutumes de l'époque : on rit, on grimace, certains passages sont très drôles, d'autres scatologiques, polissons et effrontés, ou même émouvants.
(clic pour agrandir)

J'ai passé un bon moment de lecture, même si après les premières pages, je me suis demandée comment Jean Teulé allait s'y prendre pour nous tenir en haleine avec son histoire de cocu. Et bien non, le temps passe bien vite, les courts chapitres sont rondement menés, et on est pressé de lire la suite, de Paris aux Pyrénées où Montespan, l'époux inséparable (quoique séparé) est maintenu à résidence de longues années durant lesquelles il va trimballer partout où il pourra passer, le deuil de son amour.



La bénédiction inattendue - Yoko OGAWA



Le livre

Date de Parution : 2000
Titre original : Gūzen no shukufuku
Editions Actes Sud en 2000 pour la traduction française
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
190 pages

Le sujet

7 nouvelles sur le thème de l'imaginaire, où l'on découvre que le fantastique est en notre coeur et notre âme.

1) Le royaume des disparus
Un écrivain avoue que lorsque l'inspiration lui échappe, elle s'enfonce dans une épaisse forêt où l'attendent les disparus.

2) Plagiat
Un écrivain se souvient de la mort de son jeune frère, de sa rencontre avec une femme qui lui inspira son premier succès littéraire.

3) L'échec de mademoiselle Kiriko
Uns femme se souviens d'une ancienne domestique qui avait le don de retrouver des onjets disparus.

4) Edelweiss
Un écrivain aborde un inconnu en train de lire un de ses romans, mais cet inconnu a un comportement étrange : son manteau est cousu de poches qui contiennent tous les livres qu'elle a écrit et se met à la suivre partout, comme un fantôme familier.

5) Lithiase lacrymale
Un jour de pluie, une femme se perd dans une ville qui semble être déserte, à la recherche de la clinique vétérinaire pour son chien, alors qu'elle désespère d'arriver à temps, un conducteur inconnu la prend en stop, et soigne le chien avant de disparaître.

6) L'atelier d'horlogerie
Un écrivain assimile son travail d'écriture à celui d'un horloger.

7) Résurrection
Une femme se fait enlever une boule qui a poussé sur son dos et perd la parole.


Le verbe
La situation financière de ma tante semblait de plus en plus précaire. Le rythme de sortie des choses de la maison se précipita. Lampe à vitraux, sculpture en bronze, service à thé chinois, manteau de fourrure, cabinet anglais, koto, bijou et boîte à bijoux, lit de la chambre d'amis...
Chaque fois que j'allais la voir, il y avait toujours une nouvelle cavité. Ces espaces vides ne cessaient de s'étendre avec une énergie telle qu'ils envahissaient toute la maison. (p.33)
Mon complément
Après ce livre, il ne me reste qu'un seul roman d'Ogawa à découvrir. Autant dire que ces instants sont précieux. Je les savoure. Tout comme j'ai aimé être dans la lecture de ces 7 précieuses nouvelles, inspirées par l'étrange, l'imagination. L'écrivain est bien entendu au centre des thèmes, comme souvent chez Ogawa : la création, ce qui y conduit, aiguise l'inspiration de mon auteur préféré.

Ecrit la même année que le Musée du silence, La bénédiction inattendue aborde plusieurs autres thèmes chers à Ogawa : l'eau, les collections, la disparition, les liens avec la famille (frère, enfant, parent), la natation (on trouve le personnage champion de natation qui sera évoqué de nouveau dans la nouvelle "Backstroke" appartenant à l'oeuvre Les paupières - 2001).

Notons un lien entre les différentes histoires : Appolo le chien dans Edelweiss, Lithiase lacrymale, et L'atelier d'horlogerie,

Avec Ogawa, le fantastique côtoie le réel, on peut basculer en une seconde dans l'inconnu, l'absurde, l'impossible, voire la folie.

Avec Ogawa, l'impossible est une promesse.

Le voyage de l'éléphant - José SARAMAGO




Le livre
:
Date de Parution : 2008
Titre original : A viagem do elefante
Editions Caminho (Portugal)
Paru en Français en 2009 aux éditions du Seuil
Traduction par Geneviève Leibrich
215 pages

Le sujet
:
1551-1553, de Belem à Vienne, l'épopée de l'éléphant Salomon offert par Joao III, le roi du Portugal à Maximilien, l'archiduc d'Autriche.
Le cortège qui accompagne le pachyderme, composé de la suite autrichienne, des hommes de main, de la garde militaire et de Subhro le cornac, va devoir affronter le désert, la mer, les montagnes avant de parvenir à destination au rythme du pas pesant mais néanmoins optimiste de Salomon, rebaptisé Soliman par ses nouveaux propriétaires.


Le verbe :
Qu’en pensez-vous, quelle idée vous suggère cet animal, se décida enfin le roi à demander au secrétaire, dans sa recherche d’une planche de salut qui ne pouvait venir que de ce côté-là, La beauté ou la laideur, sire, sont seulement des notions relatives, pour la chouette même ses petits sont beaux, ce que je vois ici, pour prendre ce cas particulier d’une loi générale, c’est un exemplaire magnifique d’éléphant asiatique, avec tous les poils et toutes les mouchetures imposés par sa nature et qui enchantera l’archiduc et éblouira non seulement la cour et la population de vienne, mais aussi les gens du commun partout où il passera. Le roi soupira de soulagement, Je suppose que vous avez raison, J’espère avoir raison, sire, si de l’autre nature, la nature humaine, j’ai quelque connaissance, et si votre altesse me le permet, je me hasarderai aussi à dire que cet éléphant avec ses poils et ses mouchetures va se transformer en un instrument politique de premier ordre pour l’archiduc d’Autriche, s’il est aussi astucieux que ce que j’ai pu déduire des preuves qu’il a fournies jusqu’à présent, Aidez-moi à descendre, cette conversation me donne le vertige. Avec l’aide du secrétaire et des deux pages, le roi réussit à descendre sans difficulté majeure les quelques échelons qu’il avait gravis.
Mon complément :
Voilà exactement le genre de livres qui fait plaisir à lire, qui "respire" l'intelligence, le goût, la dérision, le tout dans un emballage digne de ce nom : un roman épique où chaque page recèle un trésor, si ce n'est une perle.

Nous découvrons l'aventure selon le point de vue d'un narrateur omniscient : nous connaissons le passé, le présent ; les précisions ainsi apportées soulignent l'ironie de situation, ou la tragédie d'une autre.

Si le fond est riche en réflexions et pensées, José Saramago nous offre une forme assez singulière, laquelle peut surprendre, voire troubler ; je me suis pourtant assez vite habituée à faire ma petite gymnastique car la ponctuation est fantaisiste (je serais curieuse de connaître la raison de ce choix) :
  • il n'y a aucune majuscule, exception faite en début de phrase : les noms propres en sont donc privés,
  • il n'y a pas de retour à la ligne lors d'un changement de personnage, même pour les dialogues.
Enfin un mot sur le fond de cette histoire pour le moins étonnante : un tel voyage s'est-il réellement produit comme l'indique à la fin du livre José Saramago ? Je veux y croire. C'est une très belle histoire toute en finesse d'observation des moeurs de cette époque, et des suivantes...

Liens externes :

La petite fille de Monsieur Linh - Philippe CLAUDEL




Le livre

Date de Parution : 2005
Editions Stock/Le livre de poche
180 pages

Le sujet

Un vieil immigré débarque dans une ville parmi d'autres réfugiés qui attendent d'être placés. En se promenant dans la ville, il fait la rencontre de Monsieur Bark dont la femme défunte tenait le manège du jardin, il lui présente son étrange petite-fille silencieuse. Les deux hommes vont à la rencontre l'un de l'autre au travers leurs propres souvenirs.


Le verbe


Mon complément

Avouons le, j'ai été déçue par ce court roman dont j'attendais autre chose. La mémoire, la douleur de l'absence, la folie aussi, sont les ingrédients qui d'habitude nourrissent mon imaginaire. Mais je n'ai pas réussi à entrer à fond dans ce récit dans lequel beaucoup de belles phrases, mais au global, j'ai peiné à achever ce roman. Je ne sais pas expliquer pourquoi je n'ai pas trouvé les personnages attachants, malgré les thèmes abordés : la guerre, la mort, les choses qui nous rattachent à la vie. Dommage...