Nagasaki - Eric FAYE


Le sujet
Près des chantiers navals de Nagasaki, un cinquantenaire solitaire découvre à quelques indices qui perturbent son mode de vie méthodique et légèrement obsessionnel que quelqu'un habite sa maison en son absence : disparition de yaourt, baisse du niveau de jus de fruit. Préoccupé, il finit par installer une webcam et découvre depuis l'ordinateur de son bureau qu'une femme évolue chez lui en toute confiance, la police finit par l'arrêter.
  
Le verbe
J'ai une enquête à mener. Elle durera des semaines et je la laisserai inachevée le jour de mon arrestation. Sans doute l'enquête la plus méticuleuse jamais conduite par une inconnue sur un inconnu. Je l'entamme en ouvrant tous les tiroirs devant lesquels je suis passée des mois durant sans y toucher. Et vite, voici des photos de différentes époques, où je le reconnais de temps à autre. Aucune n'étant légendée, je m'abandonne aux supputations quant à ses liens avec celles et ceux qui l'entourent. Frères, soeurs, parents proches ou éloignés, amantes de naguère ? Qui voit-il encore parmi eux, et quels sentiments leur voue-t-il ? Lesquels sont toujours de ce monde ?
(p.81)
Mon complément
Merci à Virginie qui m'a envoyé ce livre qui me permet de découvrir la prose d'Eric Faye que je ne connaissais pas et qui me plait beaucoup !

J'ai choisi cet extrait car, puisqu'il m'est impossible de tout sélectionner, je trouve qu'il illustre à peu près tout ce que l'on trouve dans ce petit livre, par ailleurs écrit d'une belle justesse des sentiments, expérience de la solitude, recherche des instants du temps passé (et du bonheur passé).

Le livre a deux narrations : d'abord nous vivons l'histoire du point de vue de Shimura, sa prise de conscience que quelque chose n'est pas normal, impossible pour lui de penser à autre chose, sa préoccupation devient une obsession parmi un quotidien des plus fades, en compagnie de collègues des plus envahissants. Lorsqu'il parvient enfin à résoudre l'énigme de l'ombre qui habite sa maison, et après son arrestation, nous passons au récit vécu du point de vue de l'intruse. Récit qui n'est pas moins sensible, peut-être encore plus.

Dire que nous assistons à la croisée de deux destins est une manière d'illustrer ce que j'ai ressenti : chaque personnage avance sur un fil comme un funambule : lui tente de garder un équilibre qui menace de s'effondrer : trop de solitude, d'attente d'une présence espérée toute une vie, elle tente de retrouver un équilibre perdu avec ses convictions, son identité, son travail, sa maison.

A un moment, les deux fils se rejoignent sans se croiser, comme s'ils étaient le fantôme ou l'ombre l'un de l'autre, le négatif.

Un récit très émouvant de poésie, très proche aussi des récits que j'aime, à la première personne, que l'on enfile comme un gant confortable pour toucher le fond de son âme. Inspiré d'un fait divers (selon incipit), ce roman parvient en quelques pages à brosser le tableau de toute une humanité : solitude, précarité, recherche de l'amour, de la compagnie, car rester seul n'est pas naturel, l'esprit s'appauvrit en vivant dans un monde dénaturé, se profile aussi la silhouette de la guerre : nous sommes au Japon et les catastrophes ne sont jamais oubliées.

Seul bémol : une fin qui vient un peu trop vite à mon goût, j'aurai bien aimé tenir encore ce gant autour de ma main.

Le livre
  • date de parution : 2010
  • Editions Stock
  • 100 pages
Liens externes

Du plomb dans le cassetin - Jean BERNARD-MAUGIRON



Le sujet
Victor, 56 ans, un vieux garçon proche de la préretraite, prépare un récit de sa vie qui sera publié dans la revue interne du grand journal régional dans lequel il travaille depuis son plus jeune âge comme ouvrier linotypiste.

Le verbe
"Pour ton départ, tu devrais écrire un papier sur ta vie professionnelle, elle m'a proposé.
- T'es folle j'ai jamais rien écrit, je ne suis pas journaliste, je suis linotypiste, je lui ai répondu.
- Et bien justement, c'est le moment ou jamais, les camarades de la rédaction du Marbre te donnent une pleine page dans le numéro de septembre.
(p. 38)
Mon complément
Il y a des livres dont les auteurs peuvent être fiers. C'est ce que je pensais ce matin en lisant celui-là, que m'a très gentiment envoyé Malice (sur mon île où les livres sont si chers !). Lorsque j'étais jeune, le père d'une amie était venu parler de son métier dans ma classe, j'ai été impressionnée par ce qu'il racontait, j'ai découvert très tôt ce qu'était une linotype, j'avais écrit un billet "souvenir" sur mon blog la Chronique des Temps Perdus en 2004 ou 2005, billet aujourd'hui effacé, j'aurais peut-être dû le laisser en ligne... Bref.

Le narrateur est un homme en décomposition, à son insu. Tandis qu'il s'efforce de se raconter, chaque chapitre recommencé révèle une nouvelle part de lui, de plus en plus sombre. On assiste à sa perte de repères, au fur et à mesure que sa santé est menacée, on comprend que l'empoisonnement (au plomb) est un travail de lenteur, qui surprend comme une bête à l'affût soudainement projetée en avant.

Victor, homme dont on comprend qu'il est un peu simple suite à un accident, vit dans ses habitudes, ses collections, ses pensées proches de l'obsession : ses horaires et ce qu'il peut gratter (à la direction), ses repas à la cantine (mauvais mais bon marché), sa mère grabataire, ses circuits de train qui envahissent l'appartement. Pourtant Victor a évolué : de linotypiste, il est devenu correcteur ; c'est d'ailleurs l'incipit qui revient comme un leitmotiv au début de chaque chapitre :
Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional.
Il y a beaucoup d'humour dans ce récit, même si l'on ne rit pas à gorge déployée : il s'agit plutôt un humour potache et caustique parfois, comme par exemple pour les noms de famille un peu scabreux (Victor s'occupe de corriger les annonces du "carnet"). Beaucoup de recherche aussi concernant les jeux de mots, les allusions, ce qui montre que l'auteur a certainement (re)travaillé son texte, ce n'est pas un premier jet.
une image de cassetin chez parcelle graphique
J'aime bien le titre : le cassetin est un casier ; on peut aussi y voir la tête (où parfois, il manque une case). On dépose dans le cassetin les caractères d'imprimerie comme on a dans la tête son propre caractère, qui peut être dénaturé en fonction des évènements, et des usures du temps.

Premier roman de l'auteur, un essai réussi ! 


Le livre
  • date de parution : 2010
  • Editions Buchet-Chastel
  • 100 pages

Liens externes

Le voyage - Noëlle MENAGER-STAHL

ou Minimax et Mélanie à la conquête de leur monde



Le sujet
Deux enfants partent faire le tour de Nouvelle-Calédonie le temps de quelques semaines de vacances : une sorte de voyage initiatique sur le respect, la découverte, le devoir de mémoire, l'amitié.

Le verbe
Il était de tradition que la famille et les amis des tribus voisines se réunissent après la messe de minuit, qui avait lieu vers vingt heures.
Chacun apportait des fruits, des ignames, des crottes de chocolat, des gâteaux ; on s'échangeait des petits cadeaux préparés par les gosses à l'école, et on passait une partie de la nuit à "réveillonner" comme disent les européens.

(p 25)

Mon complément
Un livre découvert par hasard à la libraire du centre culturel Tjibaou et qui s'inscrit dans ma démarche de découvrir et de faire découvrir la littérature de Nouvelle-Calédonie à mes familiers. C'est un très beau conte qui présente un style étudié -sans être trop pesant - bien qu'inégal : de grandes envolées poétiques originales étayent des passages un peu moins recherchés ce qui donne une impression de cassure dans le récit un peu déroutante.

Les connaisseurs de Nouvelle-Calédonie reconnaîtront les paysages, les coutumes, les ethnies qui font la diversité du pays ; ceux qui ne sont jamais venus auront un florilège de ce qui les attend. Un lexique amusant figure en fin de livret sur les mots et expressions en usage en Calédonie.

Un livre à offrir à des enfants autour de 10 ans et plus.


Le livre
  • publié en 2005
  • Editions du chien bleu
  • illustrations par Marny Morat et Paula Boi
  • 75 pages

Lien externe